Renaud Camus au 20ème siècle : premiers scandales (1)

On trouvera ici une tentative d’analyser le cas « Renaud Camus », cet écrivain, autrefois à la mode, et devenu, au vingt-et-unième siècle, un des piliers idéologiques de l’extrême – droite française et internationale. La participation individuelle de Camus au combat politique que l’extrême droite mène contre la liberté est considérable et ne se résume pas au thème du « grand remplacement ». Elle est pourtant sous-estimée : à dessein, par les amis intellectuels de Camus, qui en sont gênés, et par certains leaders d’extrême droite pour lesquels il sent le soufre ; par préjugés enfin, pour les commentateurs qui ne peuvent se résigner à voir pris au sérieux un ancien artiste d’avant-garde.

Malheureusement Camus est réellement pris au sérieux, en France, et partout dans le monde.

On verra ainsi que sa posture et son parcours constituent une bonne illustration du combat idéologique et culturel de l’extrême-droite dans la dernière période : de ses idées et de son organisation.

Le texte est divisé en deux articles qui suivent l’ordre chronologique. Au XXème siècle, Camus donne l’apparence d’une personnalité littéraire scandaleuse ; au XXIème, il opte pour le rôle d’idéologue politique.

Vingtième siècle de Renaud Camus

Roland Barthes, dont Camus fut proche, avait donné une préface à l’un de ses romans ; il y découvrait, de guerre lasse et parce qu’il faut bien finir même une préface, « une sagesse, en somme ». Renaud Camus mit en œuvre ce programme de sagesse en passant méthodiquement, suivant une ligne d’affaissement continu, de la gauche à la droite de l’extrême – droite, de Roland Barthes à Dominique Venner, et au-delà.

Au XXème siècle, il était le type même de l’écrivain mondain et à la mode, aimé de Louis Aragon, apprécié par le ministère de la Culture, Libération et le Gai Pied, édité par les meilleures maisons parisiennes comme P.O.L.

Eclectique, indiscret, prisé, subventionné, pensionné, logé et louangé, il cultivait les menus scandales, (comme dans son roman « Tricks »), bouclait son budget avec des écrits de tourisme culturel très distingués (« Demeures de l’esprit »), passait pour un porte-drapeau du mouvement gay et un écrivain d’avant-garde. Il n’était peut-être pas un homme de « crochets et râteliers » mais il excellait à se trouver des protections et des soutiens, individuels et institutionnels. La liste qu’en donnent Gaspard Dhelemmes et Olivier Faye dans leur biographie, « L’homme par qui la peste arriva », est édifiante. Elle nous apprend notamment que Camus avait su tisser sa toile aux Etats-Unis, à New-York et en Californie. Il fréquentait Gilbert et George, Jasper Johns, et surtout Andy Warhol. Il aimait jouer les « New-Yorkais à Paris » en organisant des fêtes dans l’appartement de Warhol, dont il avait les clés.

Renaud Camus passe alors pour être aimable. Il sait admirablement se déplacer dans la géographie si caractéristique des différents milieux culturels de l’époque, et flatter, quand il faut, leur propre amabilité fin de siècle. Il a peu de lecteurs mais ses éditeurs tiennent à lui.

Il passe aussi pour un homme de gauche. C’est qu’il a été au PS chez les chevènementistes, à l’époque, le CERES : ce courant était un véritable bac à sable pour futurs extrémistes de droite, tels Paul – Marie Couteaux, Jacques Sapir, ou, plus tard, Florian Philippot.

La « question pédophile »

A l’automne 97, la revue de Philippe Sollers, « L’Infini », consacre un numéro à la « question pédophile ». Pour l’essentiel, ce numéro est composé des réponses que de nombreux écrivains et intellectuels ont apportées aux questions de la revue dans un contexte marqué par l’affaire Dutroux. Camus alterne les positions péremptoires et méfiantes, imprudentes et retorses. Il insiste sur la nécessité de bien distinguer les attitudes criminelles diverses et les « relations sentimentales ou sexuelles entre adultes et enfants d’un âge raisonnable parfaitement consentants, ou même désirants ».

Insistant sur la confusion entre « quelques caresses » et le viol, ou entre le viol et le crime, il en vient curieusement à imputer les crimes à ce type de confusion. « Je crois que beaucoup de ces désastres et de ces monstruosités ont précisément pour origine cette confusion-là, car beaucoup des adultes qui éprouvent du désir pour des enfants (je précise prudemment que ce n’est pas mon cas) ont été imbus par leur éducation et par le climat général d’un tel sentiment d’horreur à l’égard de ce désir-là, et a fortiori de son assouvissement éventuel, même sans contrainte aucune, qu’ils ne voient plus la différence morale entre quelques caresses échangées et le viol, ou entre le viol et le meurtre.»

Renaud Camus estimera plus tard qu’il fait l’objet d’un harcèlement protéiforme l’accusant de pédophilie, ce qu’il récuse, ou d’apologie de la pédophilie, critique pour laquelle il reconnait lui-même quelques maladresses. Il s’en explique dans son livre « Les Enfants et pas moi » (2025). (1) 

« L’affaire Camus »

Camus se fit connaitre rapidement dans le nouveau siècle par un autre scandale, plus gros que les précédents et assez laid, connu comme « l’affaire Camus ». L’idée lui était venue de broder sur le thème anti – sémite archi éculé de la sur-représentation des Juifs dans les médias. C’est dans son Journal de l’année 1994, la « Campagne de France » – publié seulement en 2000 – qu’il s’indigne lourdement d’une telle sur-représentation des Juifs dans une émission radiophonique.

Dans leur livre, Gaspard Dhelemmes et Olivier Faye révèlent toutefois quelques signes avant-coureurs d’un tel anti-sémitisme. En particulier, « L’Ombre gagne », le seul livre qu’il n’ait pas réussi à publier, se voulait une fiction dont les personnages étaient des idéologies, comme le racisme, l’homophobie, ou l’anti-sémitisme auquel le premier chapitre est consacré. Camus n’hésite pas à faire dire à son personnage :

« Les fameux six millions ne sont pas morts pour rien, si tant est qu’ils soient bien morts, et qu’ils aient bien été six millions ».

Dans son Journal de 1994, Camus rend compte d’une émission de France Culture : 

« Les collaborateurs juifs du « Panorama » de France-Culture exagèrent un peu tout de même : d’une part ils sont à peu près quatre sur cinq, à chaque émission, ou quatre sur six, ou cinq sur sept, ce qui sur un poste national et presque officiel constitue une nette surreprésentation d’un groupe ethnique ou religieux donné ; d’autre part ils font en sorte qu’une émission par semaine au moins soit consacrée à la culture juive, à des écrivains juifs, à l’Etat d’Israël et à sa politique, à la vie des juifs en France, et de par le monde, aujourd’hui ou à travers les siècles. C’est quelquefois très intéressant, quelquefois non ; mais c’est surtout un peu agaçant, à la longue, par défaut d’équilibre. »

Autre citation :

« Cinq participants, et quelle proportion de non-juifs, parmi eux ? Infime sinon inexistante. Or je trouve cela non pas tout à fait scandaleux, peut-être, mais exagéré, déplacé, incorrect. Et non je ne suis pas antisémite. Et oui je trouve que la race juive a apporté à l’humanité une des contributions spirituelles, intellectuelles et artistiques parmi les plus hautes qui soient. Et oui je trouve que les crimes antisémites nazis constituent probablement le point le plus extrême qu’ait atteint l’humanité dans l’abomination. Mais non, non et non, je ne trouve pas convenable qu’une discussion, préparée, annoncée, officielle en somme, à propos de l’intégration dans notre pays, sur une radio de service public, au cours d’une émission de caractère général, se déroule presque exclusivement entre journalistes et intellectuels juifs ou d’origine juive. »

Le lecteur trouvera, dans les sources, un ensemble plus large de citations réunies par Le Monde et reprises par Camus sur son site. (2)

Ce style suffoqué et relâché cache plus ou moins bien ce qui se voudrait une implacable démonstration anti-sémite. Camus feint d’abord d’ignorer ce que peut évoquer l’opération de dénombrement des Juifs (et pour commencer ce qu’elle inflige aux Juifs eux-mêmes). Son lecteur est supposé ne pas savoir que la dénonciation de la soi-disant sur-représentation et de la « domination » des Juifs dans un secteur donné a été un thème majeur de l’anti-sémitisme, en particulier pendant la Collaboration. Longtemps les racistes anti-Juifs concentrèrent leur dénonciation sur les banques, puis ils s’intéressèrent aux partis politiques, surtout de gauche et d‘extrême-gauche. Pendant l’Occupation allemande, la délation se tourne vers le secteur culturel : presse, cinéma, radios, théâtre, et s’étend à tous les Juifs.

Camus s’inscrit sans vergogne dans la continuité de cette chasse à l’homme. Regardez comme il suggère que les Juifs intriguent, complotent, « font en sorte de… », se regroupent pour asseoir leur domination à partir d’un secteur donné, les bons Français se retrouvant « presque » exclus de ce secteur. On remarque qu’il aurait pu s’arrêter là : « cette émission est mal composée ; elle n’est pas représentative ; les Juifs y sont trop nombreux ». Mais, comme le fait remarquer Marc Weitzman, Camus veut révéler l’intention scandaleuse qui les a réunis : traiter de l’intégration dans la société française, c’est-à-dire prendre la place de ceux qui seuls peuvent parler authentiquement de la nation, alors qu’eux-mêmes en seraient incapables par principe. Le texte de Weitzman est un des premiers à identifier la formule de « l’in-nocence » que nous retrouverons bientôt au cœur de la politique de Camus. 

« En quoi il m’arrive d’être irrité par certains juifs : en ceci que j’éprouve, de toutes mes fibres, un amour passionné pour l’expérience française telle qu’elle fut vécue pendant une quinzaine de siècles par le peuple français sur le sol de France ; et pour la culture et la civilisation qui en sont résultées. Et que par voie de conséquence il m’agace et m’attriste de voir et d’entendre cette expérience, cette culture et cette civilisation avoir pour principaux porte-parole et organes d’expression, dans de très nombreux cas, une majorité de juifs, français de première ou seconde génération bien souvent, qui ne participent pas directement de cette expérience, qui plus d’une fois en maltraitent les noms propres, et qui expriment cette culture et cette civilisation – même si c’est très savamment – d’une façon qui lui est extérieure, semblable à ces commentaires musicaux traduits et retraduits qu’on lit dans les livrets d’accompagnement des disques. Je ne dis pas que ce point de vue n’est pas légitime, ni même qu’il n’est pas intéressant – bien loin de là : il arrive qu’il le soit extrêmement, et nouveau, très original, infiniment éclairant et enrichissant. Ce que je regrette, ce n’est pas qu’il existe, pas du tout ; c’est qu’il ait tendance, en de trop fréquentes occurrences, à se substituer à la voix ancienne de la culture française, et à la couvrir. »

Le lecteur de Camus qui aura supporté la première transgression sur la sur-représentation des Juifs, devra faire face encore à la reprise du thème du Juif comme personnalité abstraite, sans racines, sans ancrage dans l’expérience culturelle nationale.

La stratégie d’écriture de Camus est de compromettre son lecteur – en général la compromission est sa stratégie – par petites touches successives d’une transgression de plus en plus marquée. Le lecteur se trouve gêné d’en être arrivé là et tend à s’inventer des excuses qui évidemment sont au bénéfice de l’auteur. Lorsque le lecteur doit expliciter sa position, sa gêne grandit et devient insurmontable – il faut rompre ou fuir, on ne peut composer – ce pourquoi la plupart des amis de Camus ont préféré se limiter à une position de défense de la « liberté d’expression », sans avoir à répondre de leur lecture. On peut cependant lire avec intérêt la lettre de Danielle Sallenave sur l’affaire Camus.

Nous n’entrerons pas dans le détail de l’affaire Camus. Il y eut deux pétitions opposées. Camus perdit son éditeur pour le Journal de 1994, puis le retrouva. Beaucoup de palinodies, quelques critiques sérieuses. Un cercle d’amis et de défenseurs se forme : Emmanuel Carrère, Jean-Jacques Aillagon, Frédéric Mitterrand, Philippe Martel, Stéphane Martin, Christian Combaz, Alain Finkielkraut. Devenu l’ami proche de Renaud Camus, Finkielkraut consacre deux chapitres à « l’affaire » dans son ouvrage L’Imparfait du Présent et n’hésite pas à comparer Camus à Dreyfus. Il devient son défenseur à l’occasion de la polémique et le restera dans d’autres contextes. Parmi les critiques, il faut mentionner Patrick Kéchichian, critique littéraire du Monde, qui, en 2002, alors que l’affaire vient de rebondir, maintient l’accusation d’anti-sémitisme. Les écrits de Camus témoignent, dit Kéchichian, d’une « maladie ancienne, jamais vraiment soignée […] qui a son histoire, ses “classiques”, ses théoriciens et ses illuminés, ses activistes meurtriers et ses esthètes irresponsables ».

Le lecteur attentif pourra vérifier dans les sources, que « La Campagne de France » comporte aussi, comme le dit Le Monde, de nombreux passages sur les musulmans, comme une anticipation des positions politiques ultérieures.

Ce qui frappe, en reprenant ce dossier vingt-six ans après, c’est que, visiblement, « L’Affaire Camus » a coïncidé avec le début du processus de conquête de l’hégémonie culturelle par l’extrême-droite en France. En 2000, elle se déroule encore entièrement dans les milieux intellectuels et médiatiques. Quelques années plus tard, elle gagnera le grand public.

Le Camus du XXème siècle est un petit maître des scandales. Il a de la facilité, il ne cache rien. Il craint surtout le silence du public, il voudrait retentir. Il sautille de scandale en scandale. Mais s’impose bientôt le sentiment que ses pensées, surtout politiques, sont plus scandaleuses que ses textes.

Les auteurs de « L’homme par qui la peste arriva » qualifient (p 106) de « venimeuse » une chronique de Michel Braudeau dans le Monde : « On imagine mal un autre pays que la France, une autre capitale que Paris, abriter un phénomène aussi concentré d’égotisme débridé, d’écriture sans frein, une pareille quantité de pages sur si peu de choses ». Malheureusement, au siècle suivant, Renaud Camus va s’employer à donner tort à Braudeau : il va écrire sur quelques choses et même devenir un doctrinaire d’extrême-droite.

Sources

1/ L’Infini n°59, automne 97

(« Je crois que la « pédophilie », la mal-nommée, est avec la question des races, la question des classes, celle de l’immigration et celle du chômage un des terrains d’élection par excellence de ce que j’appelle la glu des discours. Elle est aussi une arme absolue de langage, en ce sens qu’elle permet de déconsidérer à jamais et même d’éliminer du terrain de l’échange intellectuel quiconque prendrait la liberté de tenir une parole ou d’entretenir une opinion qui s’écarteraient si peu que ce soit du discours sympathique en place – lequel, vautré dans l’adhésion qu’il provoque, et qu’il entretient par un mélange de complaisance et de terreur, écrase tous les autres, et interdit toute nuance, confondant sans scrupule le monstrueux avec l’insignifiant.

L’ensemble des discours sur la prétendue « pédophilie » constitue la dernière forteresse, la plus farouchement gardée, de la vieille haine immarcescible de la sexualité. Si la sexualité, comme je crois, n’a strictement rien de répréhensible en soi, on ne voit pas pourquoi elle le serait chez les enfants, ou avec les enfants. Il est absurde de considérer qu’elle serait illicite jusqu’à un certain âge, et deviendrait licite du jour au lendemain, dès que cet âge est dépassé. Les enfants ont une sexualité et des pulsions sentimentales bien connues, qui peuvent très bien se porter sur des adultes, en particulier sur de jeunes et beaux adultes, professeurs de gymnastique ou moniteurs de colonies de vacances, comme nous l’avons tous vu. Ça n’a en soi rien de monstrueux, et beaucoup des prétendus « traumatismes » qui en résultent sont la création pure et simple et rétrospective de la société, qui ne peut pas supporter que des relations de ce type ne laissent aucune trace douloureuse, et moins encore qu’elles laissent des souvenirs heureux, ou drôles, ou agréables, ce qui pourtant peut bel et bien être le cas.

L’essentiel, comme d’habitude, est qu’aucune volonté ne soit forcée, ni mentalement ni bien sûr physiquement. Mais les mêmes parents et « éducateurs » qui se plaignent de n’avoir aucune autorité sur les enfants, et ne pouvoir les contraindre à rien, soutiennent que les séducteurs, eux, ont tout pouvoir, et que les volontés trop jeunes sont incapables de leur résister. C’est reconnaître que la séduction est bien grande – même s’il n’est que trop vrai qu’il peut y avoir abus de pouvoir en effet, bien entendu parfaitement condamnable.

Tout ce que je veux dire est qu’il faut veiller avec le plus grand soin à ne pas confondre, d’une part, relations sentimentales ou sexuelles entre adultes et enfants d’un âge raisonnable parfaitement consentants, ou même désirants – relations qui peuvent être tout à fait innocentes, et quelquefois seraient très belles, si la société ne s’en mêlait pas -, et d’autre part les faits divers épouvantables qui défraient la chronique ou qui malheureusement demeurent cachés, contraintes, abus de pouvoir, viols, enlèvements, meurtres, prostitution forcée et proxénétisme, lesquels méritent bien sûr tous les châtiments. Je crois que beaucoup de ces désastres et de ces monstruosités ont précisément pour origine cette confusion-là, car beaucoup des adultes qui éprouvent du désir pour des enfants (je précise prudemment que ce n’est pas mon cas) ont été imbus par leur éducation et par le climat général d’un tel sentiment d’horreur à l’égard de ce désir-là, et a fortiori de son assouvissement éventuel, même sans contrainte aucune, qu’ils ne voient plus la différence morale entre quelques caresses échangées et le viol, ou entre le viol et le meurtre. S’ils ont éprouvé un plaisir sexuel en la compagnie d’un enfant, ils n’ont sans doute pas l’impression d’aggraver leur cas en l’assassinant. Au contraire, ce faisant, ils font disparaître l’occasion, le témoin et la trace de leur premier crime.

La névrose, l’aveuglement délibéré et la consécutive hystérie de toute une société à propos de la sexualité, de la sensualité ou de la sentimentalité infantiles (et adolescentes) sont certainement l’une des causes principales de toutes les abominations auxquelles nous assistons. Les meurtriers sont des puritains.

Renaud Camus.

2/ Fragments de « La Campagne de France » «Journal de 1994» de Renaud Camus, publié en 2000 et collectés ultérieurement par Le Monde
  

Si elles ne constituent pas l’essentiel du Journal, qui s’inscrit dans le projet autobiographique de Renaud Camus …, les réflexions racistes émaillent de nombreux passages de l’ouvrage La Campagne de France, Journal de 1994 publié par Fayard, dans une vingtaine de pages. Le plus souvent cité est :

« Les collaborateurs juifs du « Panorama » de France-Culture exagèrent un peu tout de même : d’une part ils sont à peu près quatre sur cinq, à chaque émission, ou quatre sur six, ou cinq sur sept, ce qui sur un poste national et presque officiel constitue une nette surreprésentation d’un groupe ethnique ou religieux donné ; d’autre part ils font en sorte qu’une émission par semaine au moins soit consacrée à la culture juive, à des écrivains juifs, à l’Etat d’Israël et à sa politique, à la vie des juifs en France, et de par le monde, aujourd’hui ou à travers les siècles. C’est quelquefois très intéressant, quelquefois non ; mais c’est surtout un peu agaçant, à la longue, par défaut d’équilibre. »

«La pensée juive, ajoute Renaud Camus, est certes tout à fait passionnante, en général ; mais elle n’est pas au coeur de la culture française», avant de se demander aussitôt : « Ou bien si ? Un doute me prend. » Il explique ensuite l’importance de l’Ancien Testament, de Spinoza, Bergson ou Proust. Il regrette ensuite qu’il soit « à peu près impossible de le relever. Le relevant on s’exposerait en effet à une arme absolue de langage, dont nul ne peut réchapper – antisémitisme ». « L’idéologie antiraciste, c’est triste à dire, est responsable d’infiniment plus de censure que le racisme, qui lui n’a guère les moyens d’en imposer, de toute façon», remarque-t-il peu après.

Le livre comporte aussi de nombreux passages sur les musulmans : «J’ai le plus grand mal à imaginer que des musulmans de souche – j’exclus le cas d’un Français de souche qui se serait personnellement converti à l’islam : lui aurait tout de même le bénéfice de l’héritage – puissent être tout à fait français (en ce sens archaïque, mais peut-être pas tout à fait caduc) ; aussi français en tout cas qu’un paysan de Gascogne dont la famille vit dans le même village depuis sept ou huit siècles, qu’un notaire de Semur-en-Auxois, que le descendant des morts de l’Empire, de 70, de 14. Quelques dizaines de milliers de musulmans aussi ont donné leur sang pour la France. D’ailleurs, il me souvient que dans mon enfance, avant la fin de la guerre d’Algérie, j’étais enfantinement favorable au parti de l’intégration, tel qu’on entendait ce mot à l’époque ; et que je rêvais d’un grand Etat, qui se fût étendu « de Dunkerque à Tamanrasset », comme disait de Gaulle : Arabes, Berbères et Français de France, et Français d’Afrique du Nord, auraient peut-être pu appartenir alors à une même nation, dans ce cadre impossible. Mais sur le seul territoire de la France de toujours, les musulmans se sentiront toujours un peu étrangers, je le crains, et ils seront toujours perçus comme tels. Non, je ne le crains pas, je le souhaite. »]

« QUI ÉTAIT L’HÔTE ».

Vient ensuite le passage mentionné dans la pétition contre la reparution du livre et dont les partisans de Camus contestent « le montage ». Le voici dans son intégralité :

« Les lois que personnellement j’aurais voulu voir appliquer, aux groupes et surtout aux individus d’autres cultures et d’autres races qui se présentaient chez nous, ce sont les lois de l’hospitalité. Il est trop tard désormais. Elles impliquaient que l’on sût de part et d’autre qui était l’hôte, et qui l’hôte. A chacun ses devoirs, ses responsabilités, ses privilèges. Mais les hôtes furent trop nombreux dans la maison. Peut-être aussi restèrent-ils trop longtemps. Ils cessèrent de se considérer comme des hôtes, et, encouragés sans doute par la curieuse amphibologie qui affecte le mot dans notre langue, ils commencèrent à se considérer eux-mêmes comme des hôtes, c’est-à-dire comme étant chez eux. L’idéologie dominante antiraciste leur a donné raison. Il n’est plus temps de réagir, sauf à céder à des violences qui ne sont pas dans notre nature, et en tout cas pas dans la mienne. Je n’oublie pas notre ancien rôle d’amphitryons, toutefois, même si nous ne l’avons pas toujours très bien tenu ; et si nous ne sommes plus désormais que des commensaux ordinaires parmi nos anciens invités. »

«JE NE SUIS PAS ANTISÉMITE».

Après une scène de drague en Tunisie, l’auteur constate : «Malheureusement c’est l’occasion de me souvenir que les Arabes et moi, décidément...» Plus loin il reconnaît que «quinze jours en Tunisie semblent avoir transformé la nature de mes rapports avec le monde musulman».

Quelques centaines de pages plus loin :

« En quoi je ne suis pas antisémite : 1/ en ceci que les persécutions nazies me semblent constituer le crime collectif le plus abominable de l’histoire de l’humanité ; 2/ en ceci que me répugne absolument tout ce qui pourrait ressembler à une humiliation – ne parlons même pas de mauvais traitements – infligée à quiconque du fait de caractères ou d’actions qui ne relèvent pas du libre arbitre ; 3/ en ceci que je n’ai aucune tendance à juger les êtres sur leur appartenance ethnique ou religieuse, et qu’un juif peut m’inspirer la plus grande sympathie ou la plus vive admiration ; 4/ en ceci que je tiens l’expérience spirituelle et métaphysique du peuple juif comme l’une des plus hautes et des plus enrichissantes de la conscience universelle.

En quoi il m’arrive d’être irrité par certains juifs : en ceci que j’éprouve, de toutes mes fibres, un amour passionné pour l’expérience française telle qu’elle fut vécue pendant une quinzaine de siècles par le peuple français sur le sol de France ; et pour la culture et la civilisation qui en sont résultées. Et que par voie de conséquence il m’agace et m’attriste de voir et d’entendre cette expérience, cette culture et cette civilisation avoir pour principaux porte-parole et organes d’expression, dans de très nombreux cas, une majorité de juifs, français de première ou seconde génération bien souvent, qui ne participent pas directement de cette expérience, qui plus d’une fois en maltraitent les noms propres, et qui expriment cette culture et cette civilisation – même si c’est très savamment – d’une façon qui lui est extérieure, semblable à ces commentaires musicaux traduits et retraduits qu’on lit dans les livrets d’accompagnement des disques. Je ne dis pas que ce point de vue n’est pas légitime, ni même qu’il n’est pas intéressant – bien loin de là : il arrive qu’il le soit extrêmement, et nouveau, très original, infiniment éclairant et enrichissant. Ce que je regrette, ce n’est pas qu’il existe, pas du tout ; c’est qu’il ait tendance, en de trop fréquentes occurrences, à se substituer à la voix ancienne de la culture française, et à la couvrir. »

Bibliographie

Renaud Camus, in « La Question Pédophile », L’Infini 1997 – Contribution de Renaud Camus

https://www.renaudcamus-oeuvres.com/_files/ugd/e3f42a_32c3ebf22c2a43fcaaa091886f93d0de.pdf?index=true

Renaud Camus, « Les Enfants et pas moi » Editions du château

https://www.renaud-camus.net/livres-et-textes-en-ligne/l/44

Renaud Camus, “Affaire Camus” : documents relatifs à la controverse autour de La Campagne de France (2000)

Ces documents, rassemblés et présentés par Renaud Camus sur son propre site, forment un dossier très complet, qui comprend l’ensemble de nos sources

https://www.renaud-camus.net/affaire

Gaspard Dellemmes, Olivier Faye, « L’homme par qui la peste arriva », Flammarion, 2026.

Marc Weitzmann, « De l’in-nocence (à propos de La Campagne de France, de Renaud Camus) », Les Inrockuptibles, 18 avril 2000
https://www.renaud-camus.net/affaire/weitzmann.html

Ivan Jaffrin, « D’un scandale l’autre: l’affaire Renaud Camus et la faillite de la critique intellectuelle » Contextes, 10/2012

https://journals.openedition.org/contextes/4975

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