Comprendre et critiquer la « dé-diabolisation »

En utilisant la formule de « la dé-diabolisation », les partisans du RN veulent faire passer deux messages : « Nous avons changé » et « Nous ne disons pas cela ». Dans une situation de discussion, voire de confrontation, ce sont ces deux aspects qui doivent être réfutés.

1/ Pourquoi le RN utilise-t-il la dé-diabolisation ?

La dé-diabolisation voudrait donc être une formule magique qui permettrait aux dirigeants et adeptes du RN de sortir des difficultés du débat public en prétendant soit qu’ils ont changé soit qu’ils ne défendent pas les positions qu’on leur reproche. En réalité, c’est une manœuvre du RN qui s’apparente à la fois à une stratégie et à un procédé.

La stratégie affirme une rupture entre le FN de Jean Marie Le Pen et le RN de Marine Le Pen qui aurait modifié fondamentalement la nature du mouvement d’extrême droite. Nous allons voir que non seulement on ne saurait parler de rupture mais que la dédiabolisation est au contraire un élément de continuité entre l’ancien FN et le RN.

Le procédé consiste à toujours présenter le RN comme une victime politique, comme un protagoniste éternellement calomnié qui devrait, en permanence, rectifier ce qu’on dit de lui, rétablir sa vérité. Nous verrons qu’il s’agit en réalité pour le RN d’imposer son vocabulaire et ses idées par la pratique systématique du double langage.

2/ Pourquoi la dé-diabolisation prouve la continuité du FN au RN ?

Prêtez l’oreille : le RN aurait changé du tout au tout par rapport au FN. Il aurait abandonné ses orientations les plus inadmissibles pour des positions politiques plus classiques. Il se serait même attelé, méthodiquement, à cette tâche d’auto-transformation, en entreprenant de se dé-diaboliser lui-même. Et tout cela aurait été entrepris sous la conduite de Marine Le Pen et marquerait la transformation du FN en RN.

Cette présentation de la dé-diabolisation est une pure manipulation. La dé-diabolisation elle-même n’est rien d’autre qu’une manipulation.

Non seulement la dé-diabolisation n’est pas une innovation de Marine Le Pen, mais elle porte la marque distinctive de Jean-Marie Le Pen dès les débuts du Front National. Non seulement la dé-diabolisation n’est pas la marque d’une coupure ou d’une dissension, mais elle garantit la continuité du FN au RN.

Cette stratégie s’est développée en plusieurs étapes.

Première étape : en soi, la création du Front National, au début des années 70, était déjà une entreprise de dé-diabolisation. Sa fonction était d’être la vitrine légale, présentable sinon respectable, de l’extrême droite française, en particulier dans la perspective de la participation aux élections. Et Jean Marie Le Pen avait été choisi pour être le vecteur de cette nouvelle image de la mouvance d’extrême droite.

Deuxième étape : en 1989, le Front national décide de s’engager explicitement dans un processus de « dé-diabolisation ». Pour l’occasion, il crée même ce néologisme. Néanmoins, deux interprétations ont cours au sein du FN, et opposent ceux qui, autour de Le Pen, ne voient dans cette dé-diabolisation qu’une réponse symétrique et légitime à la diabolisation entreprise par les adversaires de l’extrême droite, et ceux qui reconnaissent qu’un certain langage du FN favorise la diabolisation.

Troisième étape : en 1992, Bruno Mégret tente d’organiser systématiquement la dé-diabolisation. Pour lui, il s’agit seulement d’une opération de communication qu’il décrit dans une note intérieure du FN. Dans cette note en sept points, il mentionne deux fois la question de l’anti-sémitisme. Au point 3. « Mettre les lobbies en porte-à-faux ». Il serait « souhaitable de mener une politique de dialogue et de main tendue en direction de ceux au nom de qui on nous attaque ». Et au point 6: « Éviter de donner prise à la diabolisation » dans le but « d’accroître le fossé qui sépare ce qu’on dit sur nous de ce que nous sommes. À cette fin, le vocabulaire d’avant-guerre doit être proscrit et surtout tous les propos qui peuvent être interprétés comme des manifestations de racisme ou d’antisémitisme ».

Quatrième étape : en 2008 et 2009, Marine Le Pen se démarque de son père sur la question de l’anti-sémitisme : « Non, je ne pense pas que cela soit un détail de l’histoire ».

Elle devient présidente du Front national en janvier 2011. Sa stratégie, aussi bien pour s’affirmer à la tête du mouvement que pour conquérir le pouvoir, repose sur une nouvelle version de la dé-diabolisation, plus sincère sur la question de l’anti-sémitisme et plus systématique.

Le 20 août 2015, après un nouveau dérapage, Jean Marie Le Pen est exclu du Front National. En juin 2018, le Front National cède la place au Rassemblement National

Marine Le Pen arrive à convaincre une partie de l’opinion publique que le FN a changé, qu’il est devenu un parti comme les autres, et cela en utilisant une formule typique du FN : la dé-diabolisation. L’idée s’installe dans les années 2020, et devient dominante, au point de permettre le retournement d’un certain nombre d’intellectuels qui se portent garants de l’évolution du RN qui ne serait plus un parti d’extrême droite. La porosité d’une certaine droite, y compris « gaulliste », avec le RN se traduit par le ralliement de Ciotti, le chef du parti LR.

1973-2026 : pendant plus d’un demi-siècle, le parti d’extrême-droite aura suivi, avec un sens remarquable de la continuité politique sa stratégie de dé-diabolisation. Dé-diaboliser l’extrême droite, c’est en quelque sorte la spécialité, le programme du groupe dirigeant du FN et du RN, c’est-à-dire de la famille Le Pen.

Il a réussi, finalement, à imposer l’idée qu’il avait changé de nature. Il lui faut maintenant faire vivre ce beau résultat. Il ne suffit plus d’afficher la dé-diabolisation. Il faut la mettre en œuvre par une pratique systématique du double langage.

3/Comment la dé-diabolisation devient une pratique systématique du double langage ?

Pour garantir le caractère effectif de la dé-diabolisation, il devient primordial pour le RN d’éviter les excès de langage. On va donc proscrire certains mots caractéristiques du lexique du fascisme et de l’extrême-droite. Comme Bruno Mégret l’avait « théorisé », le double langage devient le procédé central de la dé-diabolisation.

Le plus logique serait évidemment d’abandonner les idées et donc de n’avoir plus à utiliser les mots. Mais la révision des idées s’est limitée à l’anti-sémitisme. La seule solution est donc la pratique systématique du double langage : employer un mot pour une autre en donnant à penser que le premier conviendrait mieux, mais qu’il pourrait donner des arguments aux adversaires du RN et doit donc être censuré.

Examinons quelques exemples de ce double langage.

Le premier est tellement énorme qu’il relève de la bouffonnerie. Le nom du groupe parlementaire européen auquel sont affiliés les élus du RN est, depuis 2024, et à l’initiative d’Orban, « Patriotes pour l’Europe ». Or on sait qu’il rassemble les partis européens les plus proches de Poutine et de Trump, et donc les plus éloignés d’une politique d’indépendance nationale, les moins patriotes, et les plus opposés à l’Union Européenne. Le nom exact devrait plutôt être « Agents de Moscou pour une Europe Russe ». Ici le double langage verse carrément et comiquement dans la NovLang d’Orwell.

Le refus du qualificatif d’extrême-droite est un autre exemple. Jean Marie Le Pen reconnaissait « que l’extrême-droite sentait le soufre ». Mais lorsqu’il appelait les « anciens fascistes » à le rejoindre dans le FN, parti de la « droite populaire et nationale », le public se demandait s’il s’adressait à des amis qui avaient été fascistes mais ne l’étaient plus, ou qui l’étaient depuis longtemps et pourraient continuer de l’être dans ce nouveau parti. Sous prétexte que d’anciens électeurs socialistes ou communistes votent pour elle, Marine Le Pen ne se déclare « Ni de droite, ni de gauche », ce qui n’est rien d’autre qu’un vieux slogan de l’extrême-droite. Mais Bardella, lui, se veut de droite et préconise « l’union des droites sincères » dont Marine Le Pen ne veut pas. « Sincères » est une trouvaille du double langage RN.

La théorie fumeuse du « grand remplacement » rencontre beaucoup de succès à l’extrême droite, en France et à l’étranger. Mais son auteur, Renaud Camus n’est pas d’une grande fiabilité et il inspire des terroristes, en particulier Brenton Tarrant, l’assassin de Christchurch (2019). Alors Marine Le Pen trouve que la thèse est un peu complotiste et préfère parler de « submersion migratoire » ; Bardella apprécie la formule « menace existentielle ». En même temps Le Pen avoue une grande admiration pour Jean Raspail, effectivement un des principaux propagandistes de l’extrême droite, qui développe dans le « Camp des Saints » exactement les mêmes idées que Renaud Camus. Marion Maréchal se distingue en revendiquant à la fois et Camus et le remplacement.

On pourrait multiplier les exemples de ce double langage au service de la dé-diabolisation. Savoir pratiquer un tel procédé est devenu le signe distinctif de la communication du RN, au risque de la banalisation.

Le double langage est précisément ce qui est attendu des cadres et candidats du RN. Mais certains sont restés à l’étape de la dé-diabolisation de Le Pen, ou à celle de Mégret. Il faut donc régulièrement épurer les candidats, comme on l’a vu lors des dernières municipales, et laisser à l’extérieur du RN les idéologues qui continuent à utiliser le « vocabulaire d’avant-guerre ».

NB : La lecture de cette fiche sur la dé-diabolisation peut être complétée par l’article plus détaillé sur « L’histoire de la dé-diabolisation du RN ».

Illustration : dessin de Coco sur le site de Elle

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