L’histoire n’est pas seulement un objet de savoir ou d’investigation. Elle est un élément essentiel de la guerre culturelle que mène l’extrême droite depuis des années.
« Chez Drumont, Maurras, Jean-Marie Le Pen, Renaud Camus, mais aussi Marine Le Pen ou Éric Zemmour, ce sont les racines, les origines, l’ascendance qui conditionnent explicitement l’appartenance à la ‘’nation’’, un mot que ces auteurs ramènent volontiers à son sens étymologique de ‘’naissance’’ commune (‘’nation’’ venant de nascere, naître), donc d’ascendance commune par le sang. N’appartiennent au corps politique que ceux qui partagent ce passé et s’inscrivent dans ces lignées. On est de qui l’on naît ; et l’on reste d’où l’on vient. La naissance fait l’identité et la nationalité, et seul le droit du sang est légitime pour donner la qualité de Français »[1].
Le RN, porteur d’un nouveau « roman national »
Le RN annonce dans son programme son intention d’écrire un nouveau « roman national », opposé au « roman national » actuel, qui serait le produit du « vivre ensemble » et mettrait en avant le « multiculturalisme » et le « cosmopolitisme ». Ce nouveau « roman national » mettrait en avant l’identité nationale, la défense d’une identité chrétienne et la glorification du patrimoine, s’articulant autour des origines, de la continuité souveraine et du rejet de la repentance mémorielle. Il valoriserait des gloires nationales telles que Clovis, Vercingétorix, Jeanne d’Arc… Le RN nous promet en conséquence une réécriture des manuels scolaires, s’il arrive au pouvoir.
Marine Le Pen, lors du congrès de Lille du Front national en 2018, justifie cette réécriture en opposant le « nomadisme » à l’enracinement : « Le nomadisme c’est l’inverse de nos valeurs de civilisation. Le nomadisme c’est le refus des attachements, des appartenances, des autorités. La seule autorité reconnue est celle de l’argent. (…) La transmission, vertu cardinale de nos sociétés depuis la nuit des temps, s’efface. Nous opposons à la société matérialiste des multinationales et des banquiers, la communauté de sentiment, le sentiment d’appartenance qui nous rattache au passé et nous lie au futur dans une communauté de destin. (…) A l’heure où le nouveau clivage nationaux/mondialistes se substitue au clivage droite/gauche, pas seulement en France, mais dans toute l’Europe, le moment de la grande clarification politique est venu ».
Si le RN a rompu avec certains discours de son fondateur, Jean-Marie Le Pen (comme les « chambres à gaz, détail de l’histoire »), il a commencé à mettre son programme de réécriture en pratique, comme le montrent un certain nombre de prises de position et des décisions de maires RN :
- Le 1er février 2017, interrogée par une journaliste de CNN, Marine Le Pen affirme, faisant fi de la vérité historique : « Mais il n’y a pas eu d’invasion de la Crimée, il faut arrêter ! (…) La Crimée a toujours été russe. Elle a été donnée à l’Ukraine il n’y a pas très longtemps par les Soviétiques. Mais la population se sent russe ».
- Jordan Bardella ironise à 2 reprises sur Jean Moulin : le 27 juin 2024, en pleine campagne des législatives, devant les mises en garde d’Olivier Faure sur les risques d’une victoire du RN, il répond : « Ça y est : Jean Moulin est de retour ! » ; le 25 novembre 2025, enfariné par un lycéen à Vesoul, il lance : « Jean Moulin a fait mieux par le passé ».
- On voit des responsables du RN porter à la boutonnière une Croix de Lorraine, eux qui n’ont cessé pendant des années de cracher sur le Général de Gaulle, notamment en raison de sa politique algérienne.
- le 15 janvier 2026 à l’Assemblée nationale le député RN Frédéric-Pierre Vos compare un projet de taxation au génocide des Tutsi, au Rwanda.
- A Harnes, le maire RN Anthony Garénaux-Glinkowski fait retirer le buste de Robespierre de la salle du conseil municipal…
Ces réécritures de l’histoire sont une constante de l’extrême droite. Eric Zemmour fait de l’histoire la mère des batailles : « L’Histoire – arrachée de gré ou de force aux historiens professionnels – est en train de (re)devenir l’arme politique qu’elle fut à la veille de la Révolution » (2013). Dans son ouvrage Je n’ai pas dit mon dernier mot, il écrit : « Cette guerre des histoires se sédimente en une guerre des mémoires, qui peut se transformer un jour ou l’autre en guerre civile ».
Eric Zemmour n’a pas hésité à faire part de ses doutes sur l’innocence du capitaine Dreyfus, « attaqué comme Allemand et pas tellement en tant que juif ». Il s’est fait une spécialité de réécrire l’histoire de la collaboration et de la Résistance : il ressuscite le vieux thème du glaive et du bouclier (de Gaulle et Pétain), affirme que Pétain a sauvé les juifs français, que la gauche était majoritaire à Vichy, que 90 % des résistants ayant rejoint Londres en 1940 étaient de l’Action Française, que « l’erreur, c’est de penser qu’il y a un lien entre les lois antisémites d’octobre 1940 (…) et la solution finale, l’extermination des juifs », etc.[2].
En 2014, Eric Zemmour n’hésite à déclarer : « l’Ukraine n’existe pas », que « l’Ukraine moderne est un pays de bric et de broc » et que « l’Ukraine est à la Russie ce que l’Afrique est à la France : mieux qu’une ancienne colonie, une chasse gardée depuis plusieurs siècles ».
Au-delà du RN, on voit la « fachosphère » lancer de véritables campagnes de remise en cause de la vérité historique :
- Le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet 1940 serait majoritairement le fait de députés de gauche : c’est mathématiquement inexact et fait fi du contexte : de nombreux députés de gauche sont en train de quitter la France (sur le paquebot Massilia) et le PCF est interdit.
- Les ministres de Pétain seraient pour l’essentiel des militants ou des responsables de gauche : s’il est vrai que certains ministres ou collaborateurs ont appartenu à un moment donné à la SFIO, au PCF et à la CGT, il avaient quitté ces organisations depuis des années et étaient loin d’être majoritaires.
- On lit ici ou là que Napoléon a aboli l’esclavage alors qu’il l’a rétabli[3] ; on voit des justifications de la colonisation par la « révélation » qu’il existait un esclavage « musulman »[4]…
Le « roman local » de Robert Ménard
Ce nouveau « roman national » connaît des déclinaisons ou des ramifications locales, plus ou moins autonomes.
Il nous a semblé intéressant de nous pencher sur le cas de Béziers, dont le maire d’extrême droite, Robert Ménard, met peu à peu en place, avec une constance certaine, un « roman local » qui sert ses intérêts et correspond à sa vision « identitaire », sans pour autant s’aligner totalement sur le « roman national » du RN (rappelons que Robert Ménard n’est plus soutenu par le RN et qu’il cherche l’appui des Républicains – qui l’ont soutenu aux dernières municipales avant de se fâcher avec lui -, puis, plus récemment, de David Lisnard). Il s’agit, pour Robert Ménard, de cultiver l’idée d’un Béziers « rebelle » et « victime » (une sorte de « village gaulois »)[5], et dans la foulée de développer un sentiment d’identité, pour ne pas dire identitaire : un Béziers contre Paris (et contre Montpellier, le « petit Paris »), un Béziers de la « vraie vie », celle des terroirs et des traditions. Les visées électorales sont évidentes.
Les exemples sont multiples : affirmation de « Béziers plus ancienne ville de France », référence appuyée et mensongère aux Cathares, projet d’édification d’un « Colosse de Rhodes », inauguration répétée de statues, projet pharaonique du « Béziers antique » (reconstitution d’une ville romaine, sur le modèle du Puy-du-Fou)…
Béziers, plus ancienne ville de France
Robert Ménard, s’appuyant sur l’archéologue de la ville, proclame que Béziers est la plus ancienne ville de France. Des panneaux l’affirment sur les principales routes qui accèdent à Béziers. La doxa ménardienne engage même une compétition sur ce point avec Marseille et Agde. Or, s’il n’est pas impossible en effet que Béziers ait été fondée par des marchands grecs (des Rhodiens, plus précisément), au 6ème siècle avant Jésus-Christ, cela n’en ferait en aucun cas la plus vieille ville de France. Il existe des villes beaucoup plus anciennes. De plus il est absurde d’affirmer que Béziers est plus ancien que Marseille de 25 ans, qui est un écart de temps absolument indécelable à une date aussi éloignée…
Aucun historien sérieux ne soutient Robert Ménard sur ce point ; les fouilles récentes à Béziers et autour de Béziers ne permettent pas d’être à ce point affirmatif sur la date de fondation de la ville. « Une folie douce », soupire Dominique Garcia, président de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP). « Tous les spécialistes sont d’accord : rien ne prouve que Béziers soit une ville grecque », appuie son confrère Jean-Paul Demoule[6].
L’invention de Béziers, ville cathare
Robert Ménard présente Béziers comme une ville cathare, au mépris de la vérité historique. A l’entendre, le massacre de centaines ou de milliers de biterrois perpétré en 1209 dans l’église de la Madeleine par la Croisade des Albigeois (comprendre « contre les Albigeois », terme désignant un ensemble d’hérésies) aurait été commis contre des Cathares. En réalité, il est abusif de présenter la ville de Béziers de l’époque comme une ville uniformément résistante ; il semble bien que la ville ait livré aux Croisés une liste d’hérétiques. Par ailleurs, s’il y avait bien des hérétiques dans l’église de la Madeleine, il s’agissait surtout de Vaudois, en aucun cas de Cathares.
Le mensonge est répété à l’envi par le Journal de Béziers, mais aussi dans le Son et Lumière dédié aux Cathares devant l’église de la Madeleine pendant l’été 2025.
Il nous semble intéressant de rappeler ce qui s’est passé lorsque les Conseils Départementaux de l’Aude et de l’Ariège ont demandé il y a près de 20 ans à l’UNESCO l’inscription des « châteaux cathares » au patrimoine culturel de l’Humanité. L’UNESCO a consulté des historiens, qui ont alors, après 12 ans d’étude, émis les plus grands doutes sur l’importance, voire l’existence, de l’hérésie cathare (mentionnée dans un seul texte de l’époque) et ont, en tout état de cause, déclaré que ces châteaux n’avaient rien de cathare. L’UNESO a fini par inscrire les dits châteaux au patrimoine de l’Humanité, mais sous l’appellation de « forteresses royales du Languedoc ».
Le 31 juillet 2026, Robert Ménard dénonce un « reniement historique »[7] :

Et donc Robert Ménard a raison contre l’ensemble des historiens (sauf 2), leur fait la leçon et FAIT l’histoire. Dans le Midi Libre du 30 juillet 2026, Robert Ménard déclare : « Notre identité, si fragile, si précieuse, n’est pas seulement menacée par une immigration incontrôlée. Elle l’est aussi par nous-mêmes, trop enclins à céder à une modernité artificielle, aux injonctions marketing de décideurs froids et mécaniques. L’histoire n’est pas un cours magistral tenu dans un colloque, devant un parterre de spécialistes. Quand on gravit le pog ? de Montségur, quand on croise le « champ des brûlés » – prats dels crémats en langue d’Oc –, on est saisi par l’infinie tragédie. Sur cette pelouse, des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants ont été brûlés vifs. Parce qu’ils refusaient d’abjurer leur foi. (…) Le jacobinisme, le centralisme mortifère qui finit par assécher ce pays joliment bigarré, riche de terroirs et de légendes, de cultures et de mots, d’accents et d’amours. Ce combat-là, la Droite ne le mène pas. Ne le mène plus. Elle singe le centralisme de la Gauche »[8]. On ne saurait être plus clair sur les motivations du maire de Béziers… Robert Ménard mobilise sur cette question – à laquelle il accorde manifestement la plus grande importance – l’ensemble des outils de communication de la ville[9].

La fête des Caritats, rétablie par Robert Ménard, qui s’est tenue cette année les 25 et 26 mai, a pour origine le massacre de 1209. Le roi Saint Louis, en 1247, accorde une réparation à la ville de Béziers, sous forme de livraison de grain ; la fête des Caritats (« Charité ») a commémoré pendant 4 siècles, à partir de 1284, cet événement ; c’était l’occasion de redistribuer le pain et le vin au profit des pauvres (le vin était placé dans un chameau de bois). Cette redistribution n’est plus à l’ordre du jour.
Interrogé par le Midi Libre, Jean Muller, directeur de l’Office de tourisme, déclare à propose de cette fête que la vérité historique n’a pas d’importance, il s’agit d’organiser des fêtes où les gens s’amusent[10].
La statuaire de Robert Ménard
Béziers, plus ancienne ville de France, ville Rhodienne, méritait bien une statue monumentale : le colosse de Rhodes, sixième merveille du monde antique, effondrée en 227 avant J.-C., que Robert Ménard entendait faire reproduire sur le domaine de Bayssan. La statue devait mesurer trente mètres de haut, et devait être munie d’un ascenseur intérieur qui aurait mené les visiteurs par millions jusqu’à un plateau que le colosse devait tenir entre ses mains. Coût estimé : 4.9 millions d’euros. Sans avoir aucune certitude quant aux autorisations nécessaires pour ériger un tel monument, des études ont été entreprises pour 400 000 € et ont fait l’objet d’une remarque de la Cour régionale des comptes[11]. Las ! Le Département a refusé de vendre ou mettre à disposition le terrain et le projet a été abandonné en 2025.
Robert Ménard, par ailleurs, est sans doute le recordman de France de l’inauguration de statues. Avec le dévoilement le 27 mai 2026, Journée nationale de la Résistance, de la statue de Victor Jara, artiste et résistant assassiné par la dictature de Pinochet en 1973, il y a maintenant 9 effigies sur la nouvelle allée de l’Ukraine libre, parmi lesquelles le buste de la journaliste Anna Politkovskaïa et le buste de la résistante Laure Moulin. Le peintre et mécène Gustave Fayet, ancien propriétaire de l’abbaye de Fontfroide, a aussi droit à son buste. Une statue monumentale de Raimond Roger Trencavel (1185-1209)[12] apparaît au pied de la cathédrale ; il personnalise la résistance des Albigeois. Sans oublier d’autres sculptures pour célébrer le poète Alban Véziers, gloire locale, en 2022, ou le sculpteur Antonin Injalbert, également gloire locale, en 2021.
Robert Ménard annonce d’ores et déjà deux autres bustes : celui de Voltaire à la médiathèque, pour célébrer « l’esprit français », et un autre rue du 4septembre du duc de Montmorency, incarnation de la résistance languedocienne face aux rois de France.
On mentionnera également le choix du maire de restaurer la statue du « génie latin » de Jean Magrou, né à Béziers en 1869, second prix de Rome en 1897, longtemps dans le jardin du Palais-Royal à Paris, transférée à Béziers en 1992. Le génie latin tient dans sa main droite une victoire, petite statue ailée, tandis qu’il s’appuie de la main gauche sur un faisceau de licteurs. La statue est considérée par les historiens et les spécialistes de l’art comme un exemple de la statuaire néo-romaine, et comme une version « à la française » de la statutaire de l’Italie mussolinienne, voire de l’Allemagne nazie[13].

Il est difficile de trouver une cohérence dans le choix des personnalités honorées et nous ne reprocherons pas à Robert Ménard d’inaugurer des bustes de Victor Jara, de Voltaire ou de Laure Moulin. Sans doute Robert Ménard soigne-t-il son image personnelle (« ni droite, ni gauche »), tout en privilégiant les personnalités locales.
Le projet de « Béziers antique »
En février 2026, Robert Ménard, alors candidat à sa réélection, annonce un projet monumental d’une durée de trente ans pour un budget de 13 millions d’euros : Béziers antique, le « projet du siècle ». Il s’agit de reconstituer la ville romaine qu’était Béziers, en utilisent les techniques gallo-romaines pour l’érection des bâtiments. Le projet s’inspire du Puy-du-Fou, il s’agit d’un parc historico-touristique, « pas juste un parc d’attractions où les gens vont se déguiser en Romains ». Des arènes, un forum, des domus et autres éléments de l’époque devraient être bâtis sous l’œil des visiteurs désireux de découvrir ou de s’initier aux méthodes de construction d’antan. Forgerons, tailleurs de pierre, mosaïstes, tanneurs seront présents à demeure, dans un souci ludique et éducatif. Et il y aura aussi des combats de gladiateurs. Le premier coup depioche est prévu en 2027, pour une ouverture l’année suivante, calendrier totalement irréaliste.
L’agglomération a acheté un terrain de 19 hectares qu’elle met à la disposition de la société Kléber Rossillon, chargée de la réalisation du projet, à laquelle elle accorde une subvention annuelle de 500 000 euros pendant six ans. Soit 3 millions d’euros d’argent public, pour un budget estimé à 13 millions d’euros. En contrepartie, l’entreprise versera une redevance annuelle fixe de 100 000 euros, ainsi qu’une part variable indexée sur son chiffre d’affaires.
Robert Ménard a mis en place un conseil scientifique composé de neuf personnes et présidé par Eric Teyssier, professeur d’histoire romaine à l’université de Nîmes, enseignant à l’Institut catholique de Vendée et qui a signé en octobre 2021 une tribune de soutien à Eric Zemmour.
En réponse à ce projet, le Biterrois Michel Christol, professeur émérite d’histoire romaine à l’Université de Paris (Panthéon-Sorbonne), a cosigné un communiqué sur le sujet avec Monique Clavel-Levêque, professeur émérite des Universités, présidente honoraire de l’association des professeurs d’histoire ancienne de l’Université, et Francesca Diosono, professeur d’archéologie romaine, Università telematica San Raffaele de Rome. Le communiqué précise : il y a tout d’abord « ambiguïté sur le titre. L’Antiquité, à Béziers, ne commence pas en – 36 avant J. C.-, avec l’arrivée de la colonie romaine ! Comme si celle-ci sortait du néant ! Pourquoi l’effacement du substrat gaulois ? (…) Faut-il se complaire à refuser tout mérite à nos « ancêtres »… les Gaulois ? ». Il dénonce aussi « un travail non scientifique. Un conseil scientifique doit être indépendant. Ce n’est pas le cas ici ». Par ailleurs, les trois érudits s’interrogent : « Quel intérêt collectif à espérer de ce nouveau rêve dans une ville toujours sans musée, où la voie Domitienne, qui serait reconstruite sur le site à venir, n’est toujours pas signalée ni dans la commune, (…) ni dans l’agglomération où les témoignages sont perceptibles ? » Et de conclure : « Nous ne pouvons pas nous taire devant ce énième épisode de relecture de l’histoire »[14]. Robert Ménard répond : « Nous défendons une histoire ouverte à tous, une histoire pour le plus grand nombre et je sais bien que cela dérange »[15].
On ne saurait être plus clair sur le conception que Robert Ménard a de l’histoire.
« Ça va être une catastrophe, une histoire complètement revisitée et romancée », redoute Monique Clavel-Lévêque. « On va chanter les louanges des légionnaires qui ont construit la ville, l’armée civilisatrice, en oubliant que, quand une colonie s’installe quelque part, ce n’est pas dans le désert. C’est une façon de légitimer la colonisation. »
Robert Ménard et la guerre d’Algérie
La réécriture de l’histoire par Robert Ménard, lui-même né à Oran en Algérie, concerne aussi la guerre d’Algérie.
À Béziers, Robert Ménard a changé le 14 mars 2015, le nom de la rue du 19-Mars-1962 (date des accords d’Evian) en rue du Commandant-Hélie-Denoix-de-Saint-Marc, ancien officier ayant pris part au putsch des généraux d’Alger en 1961 et condamné pour cela. Robert Ménard a indiqué qu’il s’agissait d’une dette envers les rapatriés et les pieds-noirs, estimant que le nom initial était une « honte ». Il ajoute : l’Algérie était « notre paradis à nous, comme disait et dit toujours ma mère. (…) Oser dire que la guerre d’Algérie s’est terminée le 19 mars, ce n’est pas seulement un mensonge, c’est une ignominie, une insulte à la mémoire de tous (jeunes du contingent, harkis) qui ont été torturés. L’Algérie, ce n’est pas ce qu’un Benjamin Stora ne cesse d’écrire ». Et de poursuivre, à l’intention des contre-manifestants : « Ils ont voulu hier l’Algérie algérienne. Ils ne veulent pas aujourd’hui de la France française. (…) Non, je ne veux plus que nous soyons dans la repentance, je veux dire notre vérité à ceux qui armaient le bras des assassins des harkis, aux bourreaux qui nourrissent encore une haine de la France. (…) Pour nos frères musulmans, il ne faut pas occulter la réalité de notre histoire, Hélie de Saint Marc était de ceux qui pouvaient mourir pour des idées, pour eux », achevant son discours sous les acclamations et les slogans « Algérie française » et « Le Chant des Africains »[16].

Tous les ans, Robert Ménard participe à la cérémonie commémorative des massacres d’Oran du 5 Juillet 1962. Il y prononce un discours vantant les mérites de l’Algérie française, devant une stèle où figurent les noms et photos de 4 des plus illustres militants de l’OAS, tous condamnés à mort et exécutés : Jean-Marie Bastien-Thiry, Roger Degueldre, Claude Piegts et Albert Dovecar. Cette stèle a été érigée par le prédécesseur de Robert Ménard à la mairie.
Lors d’une cérémonie en l’honneur des harkis en 2024, Robert Ménard déclare : « Je vous le redis ce matin, il faudra un jour réécrire l’histoire de l’Algérie française et de sa fin honteuse. Cette histoire a longtemps été maquillée par une partie de la gauche morale et par ceux qui, au fond, détestent la France. Cette histoire a longtemps été occultée, dissimulée. Parce qu’elle contrevenait au récit officiel de ce que certains s’évertuent à appeler le ‘’vivre ensemble’’ »[17].
Précisons une chose : les harkis ont droit à notre respect et doivent être considérés comme des victimes de la guerre d’Algérie ; mais ce n’est pas une raison pour réécrire l’histoire et condamner le « vivre ensemble ».
En conclusion, Robert Ménard met en place systématiquement à Béziers un « roman local » qui repose sur un travestissement tout aussi systématique de l’histoire. Un tel travestissement n’est même pas nié, il est revendiqué. Il s’agit, outre des visées électoralistes évidentes, de mettre en avant une vision identitaire du territoire, opposé à une vision nationale (au sens « de la Nation ») et aux élites qui sont supposées avoir écrit une histoire opposée aux véritables intérêts du peuple : Robert Ménard joue le peuple contre la Nation (républicaine). Il s’inscrit de la sorte de toute évidence dans la vision qu’a l’extrême droite de l’histoire. Il en présente une version locale, fondée sur l’origine et l’identité.
[1] Cécile Alduy, « Guerre des histoires, guerre des mémoires – Oublis et obsessions mémorielles de l’extrême droite française », In : Socio 19, 2024, 81-98. URL : http://journals.openedition.org/socio/16048 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12jax
[2] Voir l’ouvrage de Laurent Joly : « La falsification de l’histoire – Eric Zemmour , l’extrême droite, Vichy et les juifs », Champs Histoire, Flammarion, 2023.
[3] Julien Odoulm, 28 mai 2026.
[4] Ce qui est une réalité, mais on ne voit pas en quoi cela justifierait la colonisation.
[5] Cette vision n’est d’ailleurs pas totalement dénuée de réalité : Béziers a connu des épisodes de rébellion, comme la résistance au coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851 et la révolte des vignerons en 1907.
[6] https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/27/beziers-antique-l-extravagant-chantier-historico-touristique-du-maire-robert-menard_6668450_3246.html?srsltid=AfmBOoq0rMA5ov9PwA7hqigZKuLOPUndEM5LY_85c_yqRAiEr6uslG7
[7] https://www.instagram.com/p/Dba3FOatPQq/?igsh=eGZxaGUxOHZveW45
[8] https://www.lepoint.fr/debats/robert-menard-neffacons-pas-de-lhistoire-les-chateaux-cathares-BUDRL4W2XZHEBNIBZSL4SFHWNA/
[9] Voir la vidéo : https://www.instagram.com/reels/DbGev_CzBAP/
[10] https://www.midilibre.fr/2026/05/24/lhistoire-que-lon-raconte-est-detournee-croisade-massacres-et-dissidences-religieuses-un-debat-intense-sur-lorigine-des-caritats-agite-beziers-13371513.php
[11] https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/03/03/a-beziers-la-gestion-de-robert-menard-suscite-des-interrogations-chez-les-magistrats-financiers_6574332_3224.html)
[12] Raimond Roger Trencavel était vicomte d’Albi, d’Ambialet et de Béziers (fiefs tenus du comte de Toulouse), et vicomte de Carcassonne et de Razès (fiefs tenus du comte de Barcelone qui était dans le même temps roi d’Aragon). Il fut l’un des héros et en même temps l’une victimes, à Carcassonne, de la croisade des albigeois (source : Wikipédia).
[13] Voir sur ce point « Réception de l’Antiquité et vie politique. L’exemple du monument du « génie latin » de Jean Magrou (1921) », par Catherine Valenti Université Toulouse Jean Jaurès, Laboratoire PLH, https://utpictura18.univ-amu.fr/rubriques/ressources/images-reception-lantiquite/reception-lantiquite-vie-politique-lexemple
[14] https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/27/beziers-antique-l-extravagant-chantier-historico-touristique-du-maire-robert-menard_6668450_3246.html?srsltid=AfmBOoq0rMA5ov9PwA7hqigZKuLOPUndEM5LY_85c_yqRAiEr6uslG72
[15] https://www.midilibre.fr/2026/02/17/cest-une-couillonnade-en-bouteille-une-imposture-intellectuelle-le-projet-beziers-antique-mene-par-lagglo-fait-bondir-des-professeurs-duniversite-13228580.php
[16] https://www.lemonde.fr/politique/article/2015/03/14/a-beziers-robert-menard-reecrit-l-histoire-de-l-algerie-francaise-en-debaptisant-une-rue_4593725_823448.html?srsltid=AfmBOorpsLQLW3uHNR4nQvs6Wxs8H4DVv8zvr9PduXCU6CajljISC4OR
[17] https://www.facebook.com/ville.debeziers/posts/%EF%B8%8F-%C3%A9mouvante-c%C3%A9r%C3%A9monie-ce-matin-en-hommage-aux-harkis-ces-h%C3%A9ros-sacrifi%C3%A9s-sur-lau/928493279311319/








