Le RN s’est abstenu mardi 21 juillet à l’Assemblée nationale sur le projet de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, après avoir voté pour en première lecture en janvier : sur les 122 députés du groupe, 16 ont pris part au vote, avec 14 abstentions et seulement deux voix contre. La consigne donnée au groupe par Marine Le Pen avait été de s’abstenir, après des atermoiements, Marine Le Pen et Jean-Philippe Tanguy étant favorables au projet de loi, d’autres députés y étant opposés. Du côté de l’UDR, le parti d’Eric Ciotti, la liberté de vote était accordée aux membres du groupe, qui se sont divisés : 8 pour, 5 contre, 4 abstentions.
Ces votes ont provoqué une levée de bouclier contre le RN chez les influenceurs d’extrême droite. «Une trahison impardonnable», a dénoncé sur X, Pierre Sautarel, fondateur de FdeSouche. «Je ne demande qu’une chose : contribuer, à mon échelle, à soutenir le parti qui peut sauver le pays. Mais avant même le début de la campagne, vous réussissez déjà à me dégoûter et à me faire douter ». Greg Tabibian (460 000 abonnés) s’est quasiment étranglé sur le plateau de la webtélé d’extrême droite TV Libertés : « Oubliez LFI : nous sommes votre pire cauchemar […] Nous avons un objectif, c’est de vous faire perdre cette élection». Erik Tegnér, patron du média d’extrême droite Frontières, assure que «cette loi est uniquement faite pour censurer la prochaine présidentielle».
Il faut dire que, depuis le milieu des années 1990, le Front national puis le Rassemblement national ont toujours cultivé une méfiance envers toute régulation d’Internet, perçu comme un outil précieux pour contourner des médias traditionnels jugés hostiles. Marine Le Pen elle-même, en 2011, définissait le web comme un espace de liberté à préserver du contrôle des ennemis du débat. En 2014, David Rachline, alors délégué national à la communication numérique rappelle que « le Front National réclame la protection des libertés numériques par leur sanctuarisation dans notre Constitution ».En 2018, sur RTL, Marine Le Pen se disait opposée à toute interdiction de l’anonymat en ligne. En 2020, elle s’indignait des velléités macronistes de vouloir censurer les réseaux sociaux au nom de la lutte contre l’anonymat.
Le 14 mai 2020, Jordan Bardella estimait que la loi Avia destinée à organiser le retrait des contenus terroristes et pédopornographiques de n’importe quel site et les contenus haineux et pornographiques des réseaux sociaux, des plates-formes collaboratives et des moteurs de recherche, « va museler les réseaux sociaux et bâillonner les Français ». En 2024, le RN vote contre le projet de loi SREN (Sécuriser et réguler l’espace numérique), visant à protéger les internautes, à renforcer la souveraineté numérique et à réguler les grandes plateformes en ligne, transférant dans le droit français des directives européennes (dont le Digital Services Act ou DSA) et étendant les possibilités d’intervention de l’ARCOM et de la CNIL.
Le RN a peu à peu rejoint – dans ce domaine – les positions libertariennes des techno solutionnistes et des nationaux conservateurs de la Silicon Valley[1]. Le RN prône également une généralisation du recours à l’IA, y voyant à la fois un moyen de relancer l’économie et de « nettoyer » les effectifs des fonctions publiques (suppression des postes dits « d’administration administrante »). Dans le programme du RN pour les élections européennes de 2024, le RN s’oppose à toute régulation du secteur : « Le retard inquiétant de l’Europe sur le duopole sino-américain a poussé l’Union européenne à prendre des initiatives, mais celles-ci visent avant tout la régulation de l’IA ou le respect de normes tandis que l’ambition politique d’une indépendance technologique est à ce jour inexistante ».
Le projet de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans impose aux plateformes une vérification de l’âge des internautes. Les votes RN de janvier et juillet 2026, pour dans un premier temps, abstention ensuite, ont donc été perçus par la « fachosphère » comme un revirement, pire une trahison.
Est-ce que le RN a pris ses distances avec sa position « libertarienne » ? Il nous semble que ce changement de pied est davantage révélateur de dissensions actuelles à l’intérieur du RN que d’un véritable changement de pied. Le RN, par ses prises de position et ses votes depuis 20 ans, a montré qu’il était prêt – au nom de la liberté – d’une part à sacrifier l’éducation des enfants et des adolescents, d’autre part à laisser prospérer sur la Toile les contenus racistes, haineux, violents, pornographiques…
Est-ce que la brouille entre le RN et les influenceurs d’extrême droite est durable ? Nous ne le savons pas et nous ne savons pas non plus quel sera l’impact de cette brouille.
Sources : Libération, La Quadrature du Net, Le Monde, L’Encre Libre.








