Renaud Camus, le doctrinaire du Grand Remplacement

Après « Renaud Camus au XXème siècle, premiers scandales », voici la deuxième partie de notre analyse, centrée sur le « Grand Remplacement ».

Le Parti de l’In-nocence

En 2002, dans le même temps où il fait paraître « Du Sens », son interprétation prolixe de « L’Affaire Camus » (voir article précédent), et ce qu’il considère comme son grand texte théorique, Renaud Camus rend publique la création du « Parti de l’In-nocence ».

Cette initiative relève d’un détournement politique, dont nous n’avons pas vu qu’il ait été repéré. Dans un texte de 1972, « La véritable scission dans l’Internationale Situationniste », Guy Debord avait utilisé la notion de « nuisance ». Entre 1984 et 1992, Jaime Semprun et quelques amis, soutenus au début par Debord, avaient fait paraître « l’Encyclopédie des nuisances ». Les nuisances selon Semprun recouvrent différents phénomènes négatifs caractéristiques de la société du spectacle telle que Debord l’a analysée : par exemple, l’analphabétisme sous sa forme nouvelle, moderne, théorisée par l’UNESCO (article Abécédaire de l’Encyclopédie). La « nuisance » est donc une entrée pour une enquête politique sur ce qui a réellement été changé par la société du spectacle.

On sait que l’innocence désigne à la fois la qualité d’un être ou d’une chose sans malfaisance, et, d’autre part, l’absence de culpabilité d’une personne. Double situation rêvée pour le Parti et Camus lui-même qui cumule les procès. Camus place donc l’in-nocence après et en face de la « nocence ». Nuisance, nocence, innocence ont la même origine : le latin « « noceo » qui signifie « nuir ». Le néologisme « nocence » devrait permettre de faire « la liaison, par le biais de la nuisance, qui n’est qu’une sous-catégorie de la nocence, entre la morale, le contrat social, l’exigence de paix civile et l’écologie ».

Dans l’approche de Camus, la nocence est première. L’in-nocence est une réaction, un refus – chez soi et les autres- de la nuisance. Elle est une bataille contre les nuisances dans le domaine politique, écologique, et celui des mœurs. C’est très visiblement ce domaine des mœurs, ce qu’il appelle le « moeursal », qui est le plus important pour Camus. Le parti a d’ailleurs manqué s’appeler « Parti européen de la civilité. Section française ».

Voici un exemple tiré du site même du « Parti de l’In-nocence » : « Tel qui par son bruit, sa grossièreté, son radical insouci de leur bien-être, rend impossible la vie de ses voisins (et les questions mœursales ont tendance à être bien souvent et avant toute chose des problèmes de voisinage…), qui court et crie ou parle fort à une heure du matin dans les couloirs d’hôtel (et se prépare à faire claquer la porte de sa chambre), qui conduit comme un chauffard ou traverse la ville en y faisant retentir à pleine puissance la « musique » de sa radio de bord…».

Comme le montre cet exemple, les résultats de l’approche de Camus sont indigents du point de vue de l’analyse politique. Passe encore qu’il n’ait aucun instrument d’analyse et se contente de sa propre intuition sur les questions de voisinage. Mais Renaud Camus n’est ni Isidore Isou, ni Guy Debord, ni Gil Wolman.  Cette manière artiste, subjectiviste de faire de la politique ne produit chez lui aucune trouvaille, sinon un retour décomplexé des pires préjugés. Je suis injuste en soulignant l’absence de méthode. Camus en a une ; c’est la « bathmologie » ou « science des niveaux de langage ». Lorsque nous disons « C’est à prendre au second degré », nous faisons de la bathmologie sans le savoir !

Et certes toute l’histoire du parti de l’innocence semble relever du second degré, de la parodie, si ce n’est du canular. Pour certains des participants à l’assemblée constitutive du parti, il s’agit même de franche rigolade. Alain Finkielkraut se porte candidat pour le ministère des sports et le banquier Pébereau pour celui de la culture. Mais ce que ne voient pas, ou ne veulent pas voir ses proches, c’est que, si Camus, le président du parti, accepte une certaine dose de dérision, de second degré, pour l’apparence organisationnelle, Camus l’intellectuel se prend, lui, terriblement au sérieux pour ses propres idées, et d’abord pour ses obsessions racistes, vulgairement premier degré.

Du côté des « nocences », les choses resteraient assez vagues si rapidement n’était apparu un nouvel acteur, structurellement associé par Camus à la « nocence » dans l’ordre, prioritaire pour lui, de la civilité et de la civilisation : les immigrés. L’immigration n’est alors rien d’autre que la plus grande des « nocences ».

La théorie de la race

Il est important de noter que Camus ne s’est pas contenté d’adopter et d’afficher, progressivement, des points de vue de plus en plus anti-immigrés et racistes. Sa conception générale de l’immigration, qu’il fera connaître sous le nom de « grand remplacement » est inséparable de l’élaboration d’une sorte de théorie générale de la race, entamée avant et conclue après l’apparition du thème du « grand remplacement ».

Au début de l’époque qui nous intéresse ici, les premières années 2000, Camus développe, c’est-à-dire qu’il n’hésite pas à extérioriser, assez rapidement, des points de vue hostiles aux immigrés.

Dès juillet 2002, dans l’éditorial n°4 du site du parti de l’In-nocence, il expose la perspective générale qui est la sienne sur cette question : « Il devient chaque jour plus évident que l’immigration est la grande question, le centre secret, plus ou moins secret, de moins en moins secret, du débat politique et même du débat général, intellectuel, culturel, ontologique -Dieu me pardonne, j’allais écrire sociétal. »

Le même mois, il fait allusion aux débats que l’expression de ses idées anti-immigrés suscite jusqu’au sein de la « Société des lecteurs de Renaud Camus » : « Il n’est pas douteux que j’ai « naturellement », culturellement, ataviquement, comme presque tous les Français de jadis et même de naguère, comme la plupart des Italiens d’aujourd’hui, des Japonais, des Israéliens, des Écossais ou des Marocains, une conception majoritairement ethnique -non pas exclusivement mais majoritairement ethnique- de ce que c’est qu’une nation et ce que c’est qu’un peuple. Selon cette conception-là, à cette nation, à ce peuple, à cette ethnie peuvent s’agréger à travers le temps des individus extérieurs, appartenant par leur origine à d’autres nations, à d’autres peuples et d’autres ethnies ; mais quantitativement et culturellement leur situation, au moins dans les débuts qui peuvent être assez longs, est marginale (ce qui en aucune façon ne signifie inférieure). »

Et plus bas : « Certes j’aurais mille fois préféré le maintien d’un monde où l’Italie soit un pays peuplé presque exclusivement d’Italiens au sens ancien (d’ethnie italienne, d’origine italienne, avec toute la complexité et les contradictions impliquées); la Suisse de ses Suisses de toute sorte; l’Allemagne de ses Allemands, aussi différents que les Prussiens des Bavarois et les Hanséatiques des Franconiens; l’Angleterre d’Anglais et la France de Français, toujours au sens ancien, lui-même pétri de ses divisions et subdivisions intérieures. »

Camus réclame donc, au premier degré, l’arrêt de l’immigration, au nom d’une certaine conception de la nationalité qu’il présente ainsi « Est-ce-là une conception raciste de la nationalité ? Disons plutôt que ce serait une conception raciale ? ».

Patrick Kéchichian – comme nous l’avons évoqué dans l’article précédent – ne s’y trompe pas ; en août 2002, il résume le projet du parti de l’In-nocence de façon lapidaire: « L’écrivain défend une conception « raciale » de la nationalité ».

Une étape importante pour Camus dans l’élaboration de sa théorie de la race est l’année 2005 avec les émeutes d’Octobre, parties de Clichy et ayant gagné de nombreuses banlieues françaises.

Camus donne d’abord sa première réaction aux « événements » de 2005, dans un éditorial du 7 novembre 2005, « La deuxième naissance d’Adolf Hitler ». Le paragraphe final est parlant sur son nouveau racisme : « Il paraît maintenant que ce serait une question d’architecture, la France qui brûle. L’économique ne suffit plus à tout expliquer, apparemment. Voilà qu’il est fait recours à l’urbanisme. Nous n’aurions pas assez bien logé nos hôtes, ou nos nouveaux concitoyens.  Nos anciens concitoyens, pourtant, avaient semblé assez contents, en leur temps, d’aménagements assez semblables, et plutôt plus rudimentaires, sur lesquels ils veillaient avec soin. Construirait-on à Clichy-sous-Bois comme on construit avenue Paul-Doumer, de toute façon, je ne suis pas sûr, pour ma part, qu’après quatre ou cinq ans ce ne soit pas l’aspect boutteflikien qui l’emporte; et que les ascenseurs, sociaux ou pas sociaux, fonctionnent tout à fait comme ils faudrait. L’anti-Hitler a beau dire, les peuples, qu’il s’agisse d’habiter, de travailler, d’aimer, de se reproduire, d’administrer les regards ou de gérer les bouts de trottoir, ne disons rien des escaliers d’immeuble, ont de très solides habitudes. Le nôtre n’a plus besoin de voyager pour observer de près celles des autres. Mais il n’a d’yeux que pour pleurer. »

L’exemple est facile à comprendre et significatif : sous couvert de dénonciation de l’explication « matérialiste » des émeutes (après l’explication par le niveau de vie, celle par l’urbanisme), Camus soutient, sans barguigner, un renversement des causes selon lequel c’est le mode de vie des immigrés eux-mêmes qui est à l’origine de leurs conditions de vie. On a là un des multiples exemples de ce nouveau racisme désinhibé qui va caractériser les positions de Camus.

Cependant « La Deuxième Carrière d’Adolf Hitler » ne se réduit pas à ces énoncés racistes. C’est un texte plus important, avec une valeur programmatique, une écriture visiblement conçue pour scandaliser, et cela dès son titre qui plaît beaucoup à Camus et qu’il n’aura de cesse de reprendre. L’idée de cette deuxième carrière d’Hitler est plutôt simple : l’expérience historique de l’hitlérisme aurait suscité l’anti-racisme lequel se serait étendu aujourd’hui jusqu’à interdire l’emploi du mot « race » sous prétexte de l’inexistence de la chose. En refusant l’usage du mot « race », les Européens et les Français se priveraient tout simplement de se connaitre et reconnaître comme peuple, comme nation, comme culture ou civilisation.

« Du coup, et du fait d’Hitler, de ce qu’Hitler et le siens avaient fait à l’histoire, des atrocités incomparables dont ils étaient responsables, ce sont des pans entiers de la connaissance, de l’histoire, de l’expérience, de la raison même et du jugement qui s’effondrèrent, disparurent, devinrent impossibles à mentionner seulement. Pourtant ce dont ils étaient connaissance, ce dont ils étaient histoire, ce dont ils étaient expérience, ce que la raison et le jugement politique et moral,  en eux, avait cherché à définir et à ordonnancer, tout cela n’en existait pas moins, n’en perdurait pas moins dans les profondeurs de l’espace géographique et du temps, et souvent à leur superficie même, à leurs frontières, dans leurs quartiers divers, leurs cités, leurs banlieues ; bref n’en continuait pas moins son labeur historique, parfois sourd, parfois violent – d’abord sourd, puis violent. »

La deuxième carrière de Hitler, c’est-à-dire la victoire de l’anti-racisme, précipiterait l’homme européen dans une situation où sa condition serait privée de la possibilité d’une conscience existentielle et historique, par l’abandon de certains « pans entiers de la connaissance », tels que la notion de race.

Peu de temps après les émeutes, le 18 novembre 2005, dans une longue interview au quotidien israélien de gauche Haaretz, Alain Finkielkraut déclare qu' »un Arabe qui incendie une école, c’est une révolte, un Blanc c’est du fascisme »« Bien sûr qu’il y a une discrimination, et il y a certainement des Français racistes, des Français qui n’aiment pas les Arabes et les Noirs et ils les aimeront encore moins maintenant quand ils prendront conscience de la haine qu’ils leur vouent (…). L’idée généreuse de guerre contre le racisme se transforme petit à petit monstrueusement en une idéologie mensongère. L’antiracisme sera au XXIe siècle ce qu’a été le communisme au XXe« .

La formule d’Alain Finkielkraut, qui, effectivement, va faire scandale, puis florès, dit la même chose, ou permet de dire la même chose, mais d’une manière plus polémique, plus imagée, et pour tout dire, plus compréhensible que les supputations de Camus sur les regrettables effets de l’oubli de l’hitlérisme. Elle lui apparaît tout-à-fait géniale, au point qu’il la reprend comme titre de son éditorial n°42 « Le communisme du XXIème siècle ». Sur le plan théorique, ce texte n’est rien de plus qu’une comparaison laborieuse entre communisme et anti-racisme qui nous rappelle péniblement que Camus fut un habitué des dissertations de sciences politiques avant de s’adonner à l’écriture expérimentale.

Pourtant, en de nombreux passages, on mesure à quel point la pétaradante fusée anti-anti-raciste de Finkielkraut a libéré le passage au nouveau racisme camusien, dé-diabolisé, et devenu enfin présentable.

Par exemple, dès le début du « Communisme du XXIème siècle », ce passage sur la « terreur anti-raciste » : « Une première différence, toutefois, et elle est de taille, c’est que l’antiracisme, qu’on sache, n’a pas de goulag. Et si l’on a pu parler, assez légitimement à mon sens, de l’espèce de terreur qu’il faisait régner, cette terreur, il faut le reconnaître, n’emprisonne que rarement (et pas toujours à tort, d’ailleurs), elle ne torture pas, à ma connaissance, et jusqu’à présent elle n’a tué qu’assez peu de monde, sauf en quelques justes guerres. En revanche elle détruit des vies, comme l’autre, elle brise des carrières, elle met des existences entières sous le boisseau : existences d’individus, bien sûr, et cela en grande quantité ; existences de peuples, aussi bien. »

On voit assez bien ce que visent ces « carrières brisées » individuelles, mais arrêtons-nous sur la suite : les « existences entières d’individus mises sous le boisseau et cela en grande quantité » (je reconstitue). Par l’anti-racisme ? Où et quand les racistes et anti-anti-racistes ont-ils été « mis sous le boisseau » ? La « cancel culture » n’apparait pas avant les années 2010… Quant aux existences de peuples, « aussi bien » mises sous le boisseau, de qui s’agit-il ? Des victimes de la décolonisation ? Ne s’agirait-il pas plutôt des peuples de certaines « races » ?

Autre exemple sur le même sujet, vers la fin, un passage qu’on pourrait intituler « la tirade du peuple » : « Ce que je sais en revanche, mais avec certitude, c’est qu’une culture vivante, au sens plein du terme, ne se serait jamais accommodée du triomphe de l’antiracisme, au sens et dans la consistance qu’il a revêtus parmi nous. Un peuple qui sait ce qu’il est – disons « qui connaît ses classiques » -, n’accepte pas de mourir parce qu’on le lui demande, ne consent pas à disparaître pour renaître vidé de lui-même, ne se résigne pas sans résistance à se fondre dans une masse violente, certes, mais officiellement indifférenciée, qui de lui ne conserve un moment que le nom, et ce n’est qu’une humiliation de plus. Un peuple qui sait sa langue, qui connaît sa littérature, qui se souvient de sa civilisation et qui garde en son sein une classe cultivée, des élites (mais certes pas dans la pitoyable acception que les nouveaux maîtres ont donné à ce mot), un tel peuple ne se laisse pas mener à l’abattoir sans se révolter, ni même ne se laisse expliquer sans broncher qu’il n’est pas un peuple, et qu’il n’en a jamais été un (« Et d’abord c’est quoi, « un peuple » ? Vous pouvez nous expliquer exactement ce que vous voulez dire par là ?»). »

Voici donc les peuples qui acceptent de mourir, les peuples disparus, vidés d’eux-mêmes, qui se laissent mener à l’abattoir sans se révolter (suivez mon regard).

Le cadre est posé. Il est violent, provocateur, scandaleux, mais abstrait. Ce qui manque, c’est une description de cette « mise sous le boisseau », de cet abattoir. La haine raciste cherche son objet sans même pouvoir le nommer. Il va être fourni avec l’image saisissante du « grand remplacement ».

En attendant, Camus va publier son texte « Le Communisme du XXIème siècle », en tribune libre, dans le premier numéro de la revue souverainiste « Les Cahiers de l’indépendance ». Il est en bonne compagnie : Paul Marie Couteaux, Nicolas Dupont Aignan, Alain Finkielkraut, Henri Tisot, Philippe de Villiers.

Le « Grand Remplacement »

Les débuts du Parti de l’In-nocence relèvent du pur et simple fiasco.

D’une part, Camus reste empêtré dans les suites de l’affaire. Il se donne du mal pour faire oublier son antisémitisme, devenant un soutien ardent de l’état d’Israël, dont il va jusqu’à arborer le drapeau sur son compte Twitter, ce qui ne l’empêche pas de continuer à dresser des listes d’« Israélites » dans son journal. En réalité il ne se départit pas de son antisémitisme (1).

Les éditoriaux et les communiqués du Parti de l’In-nocence, révélant la haine anti-immigrés de Camus, douchent les ardeurs de certains vaillants défenseurs de la liberté d’expression qui avaient pétitionné pour lui. Mais d’autres, qui ne répugnent plus à emprunter le toboggan vers la droite extrême ou l’extrême droite sont fascinés par « l’effet de vérité » de ses supputations raciales ou racistes.

Le Parti de l’In-nocence fait peu parler de lui de 2002 à 2010. C’est un simple groupuscule qui tente de se faire connaître en appelant, en 2007, Alain Finkielkraut à se porter candidat à la Présidence de la République. Personne ne le remarque. Les livres de Camus sont de nouveau publiés par POL.

C’est la formulation et le succès du thème du « Grand Remplacement » qui vont sortir Camus et le Parti de l’In-nocence de leur marginalité. Il apparait d’abord en 2010 dans « L’Abécédaire de l’innocence », un document du parti écrit par Camus puis devient leur principal thème de propagande.

Selon Camus, le « Grand Remplacement » est la dénomination d’un événement fondamental, d’un changement d’époque. C’est une réalité que chacun devrait pouvoir constater mais qui serait occultée et resterait dans l’ombre faute d’avoir été nommée.

Pour lui, ce n’est pas une « théorie », pas plus qu’il n’y a de « théorie de la Guerre de Cent Ans », de « théorie de la Grande Guerre », ou de « théorie de la Révolution française ». Il n’y a pas à opposer des analyses statistiques ni à chicaner sur la démographie. Il faut dresser le constat, le faire partager, et l’interpréter.

Ce constat, Camus le résume succinctement : « Vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples ».

Le « Grand Remplacement » ne se calcule, ni ne s’analyse. C’est une vision, une manière de voir, un fantasme qui s’impose. Selon ce fantasme, les Français d’origine seraient remplacés non seulement culturellement et politiquement, mais physiquement, de manière visible, en une génération, par des populations non européennes, principalement musulmanes, dynamisées par le jeu de l’immigration, piloté par ce que Camus appelle le « pouvoir remplaciste », proche du « globalisme » ou du « mondialisme » de Marine Le Pen.

S’il n’y a pas d’analyse du phénomène du « Grand Remplacement », il y a néanmoins une filiation de sa théorie, en particulier avec deux auteurs auxquels il dédie son livre : le Britannique Enoch Powell, et son célèbre discours des « fleuves de sang » en 1968, et Jean Raspail (mort en 2020) avec son « Camp des Saints » (1973), lequel est considéré comme un prophète par Marine Le Pen. Camus cite aussi régulièrement Huntington (« Le Choc des Civilisations » 1996).

En réalité, l’humilité théorique de Camus, plutôt inattendue, ne cache pas qu’il procède à un montage idéologique sans vergogne.

L’idée même de « Grand Remplacement » n’est rien d’autre qu’une version pour le XXI ème siècle des « périls », « invasions », « immigration sauvage », qui remontent, en France, au moins jusqu’à Barrès. D’ailleurs, comme Valérie Igounet le fait remarquer, la formule est déjà chez Barrès.

Mais son originalité est de créer un réflexe conditionné à partir d’une expérience locale réelle, voire quotidienne, en associant le phénomène général de l’immigration, la prétendue guerre des civilisations, et la présomption d’un pouvoir, ou, du moins, d’un processus « remplaciste ». Dans la bouche de Jean Marie Le Pen, le qualificatif « sauvage », dans la formule « immigration sauvage », devait simuler la référence à l’irrégularité de l’immigration, tout en convoquant réellement des images de barbarie et de brutalité supposées effrayer les Français. « Remplacement » vise le même but et y parvient mieux. L’écrivain Renaud Camus est meilleur propagandiste.

La parution des textes consacrés au grand remplacement est l’occasion de préciser le rôle de la fameuse « nocence » : il la définit purement et simplement comme « l’instrument du grand remplacement ». La « nocence » n’est pas seulement une nuisance qui accompagne l’immigration, comme « le bruit et l’odeur » de Jacques Chirac. Elle est une provocation, une intimidation qui débouche sur l’éviction des vrais Français. Le débat, pour autant qu’il y ait un débat, va alors tourner sur le statut du grand remplacement : s’agit-il in fine d’un mouvement objectif, démographique et culturel, s’appuyant sur les nuisances attribuées à l’immigration ? ou bien, ce mouvement est-il piloté par des gouvernements ou des forces économiques, au risque de voir l’analyse taxée de complotiste ?

Un autre point mérite d’être soulevé : c’est celui de la position de Camus et de son groupuscule à l’égard du djihadisme et de l’islamisme. A cet égard, le refus de participer à la grande manifestation du 11 janvier 2015, après les attentats contre Charlie et l’Hyper Cacher de Vincennes est significatif : le parti de l’In-nocence, comme le reste de l’extrême – droite, ne combat pas la pénétration du djihadisme et de l’islamisme dans les milieux musulmans en France et leur influence dangereuse sur la fraction communautariste ; ils préfèrent s’opposer en général à l’immigration, soutenant que sa diminution suffirait à faire refluer le terrorisme. Nous avons montré dans un précédent article que telle était aussi l’orientation des projets de loi actuels du RN qui eut, d’ailleurs, en 2015, la même position que Camus par rapport au mouvement #JeSuisCharlie.

Le « Grand Remplacement » tend ainsi à devenir le thème unique de Camus et de son groupuscule. Dès 2010, il participe aux « Assises internationales contre l’islamisation de l’Europe ».

En 2011, contrairement à ce qu’elle soutiendra plus tard, et réussira presque à transformer en vérité acquise, Marine Le Pen n’attend pas longtemps pour reprendre non seulement l’idée, mais la formule même du « remplacement ». En vérité, elle fait beaucoup plus. Nous sommes donc en mars 2011 ; elle vient d’être élue à la tête du Front national (elle exclura son père en 2015). S’adressant aux militants d’extrême droite, elle n’hésite pas à dénoncer « le rêve de ruine morale et économique du pays de le livrer à la submersion par un remplacement organisé de la population », puis « l’immigration (qui) est volontairement accélérée dans un processus fou dont on se demande s’il n’a pas pour objectif le remplacement pur et simple de la population française ». Enfin : « on entend dans certains quartiers que, lorsqu’une personne âgée meurt, c’est une famille immigrée qui la remplace dans son HLM ». Le « remplacement » est dénoncé trois fois, comme processus (le remplacement conduit à la submersion), comme objectif (l’immigration accélérée pour arriver au remplacement total), et comme expérience (un remplacement local et individuel) :

Renaud Camus ne pouvait espérer meilleure réception de la part de l’extrême droite. Assez fine pour comprendre d’emblée qu’il fallait réorienter la chose dans le sens d’un processus, et s’éviter ainsi d’avoir à défendre l’indéfendable, Marine Le Pen a parfaitement compris que le grand rassemblement permettait de faire le lien entre le ressenti direct de nombreuses personnes et l’idée classique, et même banale, de l’invasion démographique.

Dès 2014, Marine Le Pen commence cependant à prendre ses précautions avec le grand rassemblement. Tandis que son père, lors d’un discours à Marseille, en mai, s’est rallié au concept, (« Cette immigration massive risque de produire un véritable remplacement de population »), elle s’en démarque, dans le Journal du Dimanche : « Le concept de grand remplacement suppose un plan établi. Je ne participe pas à cette vision complotiste. »

En 2019, alors qu’elle déroule avec succès son plan de dé-diabolisation, et que les premières actions de terrorisme au nom du « grand remplacement » sont connues (Christchurch mars 2019) elle va trouver plus approprié de ne pas être confondue avec Renaud Camus et de prendre ses distances avec les relents de « complotisme ». Pourtant le « pouvoir remplaciste » de Camus se confond presque avec le « mondialisme » du RN ou le « globalisme » de l’extrême droite internationale. D’ailleurs on se souvient que, huit ans avant, la « submersion migratoire », nouvelle formule retenue par le RN, était obtenue, dans la démonstration de Marine Le Pen, par le remplacement. Jordan Bardella – en général les identitaires se sentent proches de Camus – croira avoir trouvé une expression équivalente et acceptable du grand remplacement avec la « menace existentielle » que l’immigration ferait peser sur la nation.

Lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2022, Zemmour et Valérie Pécresse reprennent la formule telle quelle, le premier explicitement et fréquemment. Pour Valérie Pécresse, lors de son meeting au Zénith de Paris le 13 février 2022, « Pas de fatalité, ni au grand déclassement, ni au grand remplacement ». La formule connaît, traduite en « Great Replacement » un succès international, dans l’extrême droite et au-delà, dont on verra les sinistres effets. En Allemagne, l’AfD remet au goût du jour des termes d’origine nazie, Umvolkung (« inversion ethnique ») et Großer Austausch (« grande substitution »).

Dans le grand public, le succès du « Grand Remplacement » vient de ce qu’il peut trouver à se greffer sur l’expérience d’un processus d’éviction locale des populations habituelles par des populations dites « d’origine immigrée ». Cette expérience, locale et limitée mais réelle, se développe sous la forme d’un sentiment d’être devenu « minoritaire dans son propre pays ». L’islamisme et l’antisémitisme, eux-mêmes facteurs d’éviction, encouragent l’idée que ce processus serait voulu. L’idée du grand remplacement est un bluff et un montage idéologique mais elle peut apparaître à cette partie de la population française, qui se sent abandonnée, en particulier par la gauche, comme un constat et une explication valables de sa propre expérience. Le « Grand Remplacement » ne se réduit pas à une variante du racisme et de la xénophobie ; il s’alimente de l’expérience malheureuse du remplacement local ou « petit remplacement » selon la formule d’Hervé Le Bras lors d’un débat sur Sun Radio.

On comprend qu’une telle notion ait été si bien accueillie par l’extrême droite. Elle renouvelle largement sa politique en installant les Français dans le rôle des dominés/remplacés et les immigrés dans le rôle des dominants/remplaçants, présentation qui prend complètement à revers les arguments anti-racistes ou anti-impérialistes.

Et on comprend réciproquement qu’une si belle réception par l’extrême droite française et internationale ait largement contribué à la vogue de la formule.

Camus est d’ailleurs parfaitement conscient du caractère exceptionnel du succès du « Grand Remplacement » dans sa posture politique. En 2014, interrogé par Maximilien Friche pour le site « Mauvaise nouvelle », il déclarera : « Ma seule contribution effective au débat politique c’est d’avoir introduit le syntagme de “Grand Remplacement”, qui y connaît un certain succès. »

Entre 2019 et 2022, plusieurs terroristes d’extrême droite associent leurs attentats à la thèse du Grand Remplacement, à Christchurch (Nouvelle Zélande, 2019, 51 morts), El Paso (Texas, 2019, 23 morts), Poway (Californie, 2019, 1 morte) et Buffalo (Etat de New York, 2022, 10 morts). Brenton Tarrant, le terroriste de Christchurch se réclame dans son manifeste du « Great Replacement », sans citer Camus. Répondant à un interview, Renaud Camus se dédouane ainsi « …Sa brochure s’appelle “The Great Replacement”, comme votre livre, et ça vous ne pouvez pas le nier… Je ne le nie pas du tout, mais je dis que l’individu en question a séjourné en Europe, qu’en Europe le grand remplacement, la chose, est patent, crève les yeux, et que l’expression qu’il a recueillie est devenue populaire, très répandue, parce qu’elle correspond exactement à la réalité sensible. » On remarque que personne n’a suggéré que Camus aurait appelé à ce type d’actions terroristes. Mais que Brenton Tarrant ait pu découvrir l’expression « devenue populaire, très répandue », en quelque sorte dans la rue, ou en faisant ses courses, lors de son voyage en France, est une piètre construction dans le seul but de camoufler la responsabilité de Camus dans l’internationalisation de l’idéologie d’extrême droite.

Le constat de Camus n’est validé par aucun démographe reconnu. Des démographes ayant des positions aussi différentes sur l’immigration que Héran, Tribalat ou Le Bras considèrent que non seulement cette description manque de tout caractère scientifique, ce dont se vante Camus, mais qu’elle est dénuée de tout réalisme. Fréquemment citée par l’extrême droite à l’appui de sa politique anti immigrés, Geneviève Tribalat écrit (mars 2019) : « … son idée de remigration est moralement problématique et politiquement impraticable. » Le Bras publie, en 2022, une réfutation de Camus intitulée « Il n’y a pas de grand remplacement ».

Mais si l’idée d’un remplacement numérique par les musulmans devenus majoritaires en une génération n’est validée par aucun scientifique, le sentiment d’un processus de remplacement général, au sens figuré, semble bien être repris par une partie notable de la population comme plusieurs sondages vont le confirmer.

EN 2017, un sondage IFOP soumet, parmi plusieurs affirmations « complotistes », une sur l’immigration, présentée comme « un projet politique de remplacement d’une civilisation par une autre organisé délibérément par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques et auquel il convient de mettre fin en renvoyant ces populations d’où elles viennent ». Cette affirmation va recueillir l’adhésion de 48 % des personnes interrogées.

En février 2019, 25% des Français adhèrent à la théorie du « Grand Remplacement » (« L’immigration est organisée délibérément par nos élites pour aboutir au remplacement de la population européenne« ).

Dans une enquête d’opinion Harris Interactive, d’octobre 2021, à la question de savoir si un « Grand Remplacement » (défini comme « la menace d’extinction des populations européennes, blanches et chrétiennes à la suite de l’immigration musulmane, provenant du Maghreb et d’Afrique noire ») va se produire en France, 61 % des personnes interrogées considèrent qu’il va se produire, et 67 % se déclarent inquiets à cette idée.

(Les références bibliographiques sont à la fin de la troisième et dernière partie).

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