Nous tentons ici de dresser l’inventaire des erreurs des partis politiques face au RN, bref de comprendre cette situation dont il faut impérativement sortir. Nous identifions 5 types d’erreurs : la fuite, la porosité, la dilution, le retournement, le barrage.
1) La fuite
La fuite, ou la dénégation : c’est une politique et un comportement. Ne pas discuter des idées de l’extrême droite, ni les combattre. Soit, elles sont à ranger dans la catégorie -heureusement rare – des délits d’opinion, le négationnisme, le racisme explicite, et elles seront alors traitées comme telles, et non débattues ; soit, elles sont de simples propositions et on ne les discutera pas non plus, pour la très subtile raison qu’il ne faut « pas mettre le RN au cœur du débat ».
Cette position avait été théorisée, avec le succès qu’on a vu, par Lionel Jospin lorsqu’il dirigeait le PS, puis le gouvernement. On parlait toujours trop du Front national. Et Jospin n’était certainement pas favorable au Front national. Simplement il ne s’y opposait pas directement; il pensait que l’amélioration de la situation économique permettrait des avancées sociales qui ruineraient les fondements de la propagande d’extrême droite. Il a loyalement tiré les conséquences de ses échecs en quittant la vie politique. Mais la leçon n’a pas été retenue, et l’illusion « économiciste », la fuite devant le débat d’idées se trouvent toujours de nouvelles raisons.
On pouvait lire ainsi, en avril dernier, dans l’appel « construire2027.fr », sous la signature de Glucksmann, Jadot et Vallaud, les lignes suivantes : « Nous sommes pleinement conscients que nos condamnations morales, les comparaisons historiques avec les années 30 et les rapprochements avec l’Amérique de Trump, la Hongrie d’Orban ou la Russie de Poutine, aussi pertinents et inquiétants soient-ils, ne suffisent plus. »
Comment ne pas voir qu’une telle orientation revient à dévaluer la lutte d’idées, présentée comme lointaine, coupée des réalités, défensive et devant céder la place à des propositions supposées concrètes et positives, propositions évidemment nécessaires et tout aussi évidemment insuffisantes ? En général, cette orientation revient à fuir le débat d’idées sur les points centraux qui caractérisent précisément notre antagonisme avec l’extrême droite : la politique de la race, le grand remplacement, la soumission à Poutine et à Trump, l’ordre moral et culturel, l’autoritarisme étatique.
Certes ni Glucksmann, ni Jadot, ni Vallaud ne cèdent devant le RN. Mais ils semblent considérer que ne pas être d’extrême droite suffit à la combattre. Toute une gauche simule une situation acquise selon laquelle l’argumentation contre l’extrême droite aurait déjà été produite, et ne nécessiterait pas d’être reprise, maintenue et développée. Il s’agirait d’une phase dépassée ou à dépasser. Or il n’en est rien, et ce sont précisément les arguments de fond qui manquent, chez les représentants des partis, aussi bien que chez les militants.
Aucune raison, cependant, de réserver cette attitude de dénégation aux seuls partis de gauche. En 2023, Macron avait recadré Elisabeth Borne en affirmant : « Le combat contre l’extrême droite ne passe plus par des arguments moraux ou des arguments des années 90. » Le tort d’Elisabeth Borne ? Avoir qualifié, sur Radio J, le RN d’« héritier de Pétain » et affirmé ne pas croire à sa « normalisation », ajoutant qu’il portait toujours une « idéologie dangereuse ».
Récemment Aurore Bergé a affirmé que « le Grand Remplacement » n’était pas une théorie raciste, mais plutôt une « théorie fausse, mensongère et dangereuse » ; ultérieurement elle a concédé « des relents racistes derrière cette théorie » et même des « intentions racistes« .
Apparemment Aurore Bergé semble penser que le racisme est quelque chose comme un sentiment, et le « Grand Remplacement » une théorie dont le débat démontrerait la fausseté objective. Ce qui est intéressant dans sa position, c’est qu’elle ne conseille pas de fuir le débat ; au contraire elle s’enorgueillit de vouloir débattre. Mais elle semble croire que le débat sur cette question pourrait être une affaire de statistiques : il suffirait de montrer que la proposition de Camus est fausse et de faire des propositions.
Or le débat politique sur le « Grand Remplacement » ne finit pas lorsqu’on a démontré, comme le démographe Hervé Le Bras le fait avec brio, que « le grand remplacement n’existe pas ». Au contraire, c’est là qu’il commence en tant que débat politique. Lorsque nous disons, à [Faire-Face], que le Grand Remplacement est l’illustration de la politique de la race, nous parlons chinois pour les leaders de la start-up nation, imbus de leurs préjugés technocratiques.
2) La porosité
L’idée de « porosité » évoque assez clairement un autre type d’erreurs. Il y a, dans certains courants politiques, une circulation des idées avec l’extrême droite qui va bien au-delà d’un bruit de fond pétainiste qui n’a jamais totalement disparu de ce pays.
L’exemple le plus simple – en quelque sorte la porosité élémentaire – évidemment toujours dans le même sens, de l’extrême droite vers le groupe politique concerné, s’exprime à travers la reprise de certaines idées caractéristiques, comme ce même « Grand Remplacement » repris par Valérie Pécresse lors de la campagne présidentielle de 2022, ce qu’elle regrettera par la suite.
Mais la porosité peut s’étendre plus loin jusqu’à l’adoption du système de pensée du RN dans son ensemble. Bruno Retailleau s’est dangereusement et plus d’une fois approché de la ligne rouge. Il a pu donner le sentiment de limiter son opposition au RN à la seule question économique, considérant, sans peur du ridicule, que sur ce point Marine Le Pen était proche du socialisme. Au contraire, le rôle central qu’il donne à la rupture avec l’immigration, allant jusqu’à l’abandon du droit du sol, obtenu par un referendum et la révision de la constitution, tend à faire de sa politique une simple déclinaison de celle du RN. Finalement il n’y a que sur la question de la guerre d’Ukraine que les deux politiques divergent franchement.
Pour le moment, aucun des grands partis n’a encore franchi le pas décisif consistant à valider officiellement le processus de dédiabolisation du RN et à déclarer explicitement qu’il serait devenu un parti classique, qui n’aurait plus rien à voir avec l’extrême droite et devrait être seulement considéré comme populiste ou nationaliste. Mais certaines personnalités n’ont pas hésité à souligner sa nouvelle honorabilité. Dans le même numéro du Figaro (31 mai 2023), on pouvait lire que Yaël Braun-Pivet trouvait que « Sébastien Chenu n’est pas un bon mais un très bon vice-président de l’Assemblée nationale » et que, pour Naïma Moutchou, autre vice-présidente, parfois appelée « la jambe droite d’Edouard Philippe », « le RN c’est une nouvelle génération de députés qui joue à la préférence nationale et au patriotisme, mais ce n’est pas le Front national. C’est un parti qui est en train de se normaliser. » Certains intellectuels n’ont pas hésité à faire le saut, comme Pierre-André Taguieff, Marcel Gauchet, et surtout Michel Onfray qui, depuis la présidentielle de 2022, affirme que Marine Le Pen n’est « évidemment pas d’extrême droite ».
Sous ses différentes formes, la porosité concerne, peu ou prou, la plupart des partis, mais c’est à droite qu’elle est la plus sensible puisqu’elle est le carburant de toutes les supputations sur « l’union des droites », ou « l’union de toutes les droites », c’est-à-dire de la stratégie de soumission de la droite à l’extrême droite.
3) La dilution
La dénonciation de cette soumission à l’extrême droite est d’ailleurs au centre de cette autre catégorie d’erreurs des partis politiques – que nous qualifions de « dilution » et qui consiste à refuser le combat spécifique contre le RN et les autres organisations d’extrême droite, au profit de la dénonciation d’un processus d’« extrême droitisation » de toute la vie politique, voire sociale.
Par « dilution » nous voulons désigner ce mouvement qui dissout finalement l’extrême droite comme adversaire : à force d’être partout, on ne la reconnait plus nulle part.
Cette position est celle de LFI, ou plutôt d’une partie de LFI, puisque sur ce sujet comme sur bien d’autres, Mélenchon a une vision personnelle, distincte de celle des autres dirigeants. La position officielle de LFI est présentée de manière très claire dans la postface de Clémence Guetté à un ouvrage intitulé « Extrême droite : la résistible ascension » qui présente de nombreuses vues intéressantes même si nous n’en partageons pas la ligne directrice. S’appuyant sur certains travaux historiques, de Pierre Serna, et Johann Chapoutot, LFI s’approprie les notions d’« extrême centre » et de « libéralisme autoritaire » pour proposer une analyse du macronisme.
Ces analyses historiques, sur la Révolution française, la montée du nazisme, et leur projection sur le cas nouveau du macronisme sont intéressantes et devraient pouvoir être débattues. Malheureusement LFI adopte de manière péremptoire ce qui peut bien être qualifié comme la pire des positions sur le sujet central des rapports entre cet extrême centre fraichement découvert et l’extrême droite du XXIème siècle, si peu analysée.
Selon cette position, le combat contre la macronie et le combat contre l’extrême droite sont un seul et même combat contre le processus d’extrême droitisation du pays, et l’oligarchie technocratique qui prépare cette prise du pouvoir par l’extrême droite. Comme le dit Clémence Guetté, « …nous ne combattons pas de manière spécifique une organisation comme le Rassemblement national ou une personne comme Marine Le Pen. Nous combattons un processus qui concerne en réalité le système entier : celui de l’extrême-droitisation. » Dans son livre, « The Extreme Centre: A Warning », le leader trotskyste et travailliste britannique Tariq Ali déclare : « On parle de l’extrême gauche et de l’extrême droite, mais le vrai danger aujourd’hui, c’est l’extrême centre »[1].
Nous posons au contraire les points suivants :
- Quel que soit le rôle du macronisme, effectivement crucial, dans l’ascension du RN, la logique de l’extrême droite est endogène et spécifique,
- L’« extrême centre » n’est pas plus un déguisement de l’extrême droite que celle-ci n’est une simple continuation de l’extrême centre,
- La lutte contre le « processus d’extrême droitisation » revient à élargir inconsidérément le camp hostile et elle n’est qu’une formule littéraire sans valeur stratégique,
L’opposition aux organisations RN et Reconquête ! (parti de Zemmour) est bien la base du combat contre l’extrême droite.
Nous le savons parce que nous discutons avec eux. Un grand nombre de sympathisants et d’électeurs LFI sont sincèrement opposés à l’extrême droite. Mais l’orientation de la « lutte contre le processus d’extrême droitisation » les prive de toute effectivité dans ce combat.
4) Le retournement
Mélenchon mérite un traitement à part : il constitue à lui tout seul une catégorie d’erreurs particulièrement baroque. Nous en avons déjà parlé dans un texte précisément intitulé : « Mélenchon est-il un bon candidat face à Le Pen ? »
Dans ce texte, nous constatons que Mélenchon évite le combat contre Marine Le Pen et l’extrême droite et nous proposons une explication de cet évitement.
Au terme d’un calcul électoral plutôt approximatif, Mélenchon s’est convaincu que la « France des bourgs » n’était pas pour lui, et qu’il devait se concentrer sur la « France des tours » ou des « quartiers ».
Le 7 juin 2024, La France Insoumise appelle à manifester contre le « coup de force » d’Emmanuel Macron qui refuse d’appeler Lucie Castets comme Premier ministre. Les caméras saisissent un échange entre Mélenchon et une militante sur la stratégie électorale : « C’est mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber. »
Insensiblement la formule « les quartiers populaires » en vient à désigner exclusivement les électeurs enfants ou petits-enfants d’immigrés. Les électeurs musulmans deviennent des « racisés ». Les Juifs, déjà victimes d’un antisémitisme en plein essor dans les « quartiers », doivent affronter le cauchemar de la renaissance d’un antisémitisme de gauche et d’extrême-gauche que Mélenchon alimente sans vergogne. Le peuple des bourgs, des régions désindustrialisées, des périphéries, de partout, qui s’est quelque peu exprimé à travers les gilets jaunes, voit bien qu’il est absent des préoccupations du leader insoumis.
Comme si cela ne suffisait pas, en janvier 2026, dans une réunion pour les élections municipales à Toulouse, Mélenchon déclare : « Nous avons besoin d’élections municipales qui puissent être une démonstration du niveau de conscience politique du peuple français dans sa diversité, de la capacité de nos listes à incarner la nouvelle France, celle du Grand Remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps. »
Il se confirme rapidement que le Grand Remplacement de Mélenchon n’est pas différent de celui de Renaud Camus : c’est la même chose, envisagée positivement dans le premier cas, et négativement dans le deuxième.
Plus tard, à Aubervilliers : « Ce pays est à nous. Nous sommes la Nouvelle France. » « Nous sommes tous des immigrés à part quelques-uns qui n’ont pas bougé de leur coin. C’est leur affaire. Mais souffrez, Mesdames et Messieurs, que nous n’ayons pas honte d’avoir fait notre vie comme nous l’avons faite, d’y avoir réussi, d’y avoir parfois fondé une belle famille. » « On est content de nos gosses. On est tous beaux. Vous avez perdu… »
Ce retournement du thème du « Grand Remplacement » a des conséquences catastrophiques pour la gauche et le combat des forces démocratiques contre l’extrême droite. Toute une partie de la France populaire y trouve une confirmation de son abandon par les organisations de gauche. Les Juifs en viennent à se demander s’ils ne seraient pas moins menacés par le RN que par LFI. Les Français musulmans sont encore plus marginalisés. Une conclusion semble s’imposer progressivement : Mélenchon est le moins bon des candidats face à Marine Le Pen.
5) Le barrage
Nous finissons cet inventaire des erreurs des partis politiques face à l’extrême droite avec une catégorie qu’on pourrait appeler banalement le « sectarisme », ou, pour reprendre la formule de François Morel, le « faire barrage ». « La plupart des gens vont voter pour faire barrage. Il y a le choix. Il y a ceux qui vont voter Dupont-Aignan pour faire barrage à Zemmour, il y a ceux qui vont voter Zemmour pour faire barrage à Retailleau, il y a ceux qui vont voter Retailleau pour faire barrage à Le Pen, c’est compliqué, il y a ceux qui vont voter Le Pen pour faire barrage à Mélenchon… ».
Malheureusement ces calculs machiavéliques mais naïfs rejoignent la tactique de candidats qui semblent avoir adopté pour tout viatique la formule de Lénine dans « Que faire ? » (1902), « Se délimiter avant de s’unir et pour mieux s’unir ». Et chacun de faire assaut de sectarisme, dans les primaires, ou dans la visée des sondages, en ayant l’illusion qu’après l’union, on retrouvera la somme des électeurs qu’on aura si bien délimités, c’est-à-dire opposés. Le sectarisme est d’autant plus grand que la cible est plus proche. Les candidatures ne peuvent donc fédérer les votes puisque les candidats se réservent d’abord pour le même petit segment d’électeurs, ceux qu’on peut délimiter.
Ne demandons pas à qui profitent le sectarisme et le « faire barrage » ? C’est évidemment au RN. On répète partout que le front républicain a disparu mais la situation est très différente et beaucoup plus grave. Ce que nous voyons ce ne sont pas des initiatives, des mobilisations dirigées contre le RN mais qui seraient séparées, sans coordination, et se gênant les unes les autres, faute d’une unité organisée sous la forme d’un front ou autrement. Nous voyons une quasi-absence de la lutte d’idées contre l’extrême droite, dans l’espace politique officiel, celui des partis. Certes le combat contre l’extrême droite est mené par des journalistes, des associations, des collectifs de terrain, des citoyens. Mais les partis en sont absents, se réduisant eux-mêmes au rang de simples spectateurs de leur propre inactivité.
Il y a quelque chose d’étrange dans cette absence de combat contre l’extrême droite dans la campagne présidentielle officielle. Les responsables des partis concernés, aux premiers rangs desquels les candidats, seront tenus pour responsables de cette situation s’ils ne font rien pour la transformer. Il est temps pour eux de se reprendre.
[1] Tariq Ali, The Extreme Centre: A Warning, Verso Books, Londres, janvier 2015, réédition mars 2017 (The Extreme Centre: A second Warning).








