Le RN est en train de se rendre compte que la question internationale sera un élément important de la campagne des présidentielles. Pire : elle constitue un point faible du RN dans cette campagne. Le RN risque en effet d’apparaître – à juste titre – comme un « parti de l’étranger », pour le moins pour un parti qui prône le renversement des alliances : soutien à la Russie, arrêt de l’aide à l’Ukraine, rapprochement avec les Etats-Unis de Trump, remplacement de l’UE par une « Alliance des peuples et des nations », et même capitulation devant les projets du son acolyte UK Reform de renvoyer en France les immigrants illégaux traversant la Manche (cf. Notre brève sur le protocole Bardella / Farage).
Le RN a publié le 19 septembre un communiqué, signé Marine Le Pen et Jordan Bardella (on rigolerait s’il ne s’agissait pas de choses sérieuses), dans la foulée de la réunion la veille à l’Elysée sur les questions internationales.
De nombreux commentateurs ont évoqué un changement de position du RN. Il nous semble important de commenter ce communiqué qui, au-delà d’un exercice d’équilibrisme et de formules alambiquées, montre que le RN n’a, en réalité, pas vraiment changé d’avis.
Les citations du communiqué sont ci-dessous en italiques.
« La décision prise par les autorités russes de placer sous administration temporaire les filiales et actifs en Russie de plusieurs entreprises françaises et européennes constitue un acte hostile à l’encontre des intérêts de la France et des Nations d’Europe. Cette décision, qui porte directement atteinte aux intérêts et aux droits de nos entreprises, doit être condamnée fermement. » Suivent des exemples d’actes d’hostilité : drones sur l’aéroport de Leipzig, cyberattaques contre des entreprises françaises, opérations visant les Etats soutenant l’Ukraine.
« Depuis plusieurs semaines » : le RN fait semblant de croire que la Russie commet ces faits hostiles depuis quelques semaines ; c’est « oublier » les ingérences lors des élections, les provocations telles que l’affichage d’étoiles de David ou la pose de cercueils de soldats tués en Ukt=riane, la propagande de Fedorova, les ingérences lors des élections… ; c’est aussi un moyen de cacher le soutien apporté par le RN à la Russie jusque tout récemment.
« Ces faits doivent être considérés avec le plus grand sérieux. Si nul ne peut aujourd’hui prédire, ni exclure à plus ou moins long terme, la survenue d’opérations d’une intensité supérieure, la menace à laquelle nous sommes actuellement confrontés relève principalement d’actions hybrides et de campagnes ayant pour cible nos sociétés et nos opinions publiques. »
« La situation à laquelle nous sommes actuellement confrontés » : là encore le RN fait comme si ces activités étaient récentes.
« Il s’agit, pour des commanditaires liés au renseignement russe, qui recourent notamment à des agents dits « jetables » de diverses nationalités pour conduire leurs opérations, de chercher à faire apparaître le soutien à l’Ukraine comme la cause de l’escalade qu’ils orchestrent eux-mêmes. »
Le RN reprend une partie de l’argumentation du Kremlin : c’est le soutien à l’Ukraine qui justifie les actions de la Russie. Mais Poutine justifie sa guerre par bien d’autres facteurs : une guerre de civilisation contre un Occident décadent, une lutte contre les nazis, une poursuite de la guerre de libération (la seconde guerre mondiale)… Silence radio sur ces facteurs. Le communiqué du RN semble justifier que les « actions hostiles » ne sont qu’une réponse à l’aide à l’Ukraine.
« Cette situation, d’une particulière gravité, nécessite de réaffirmer avec la plus grande clarté notre position. Le questionnement des orientations diplomatiques et stratégiques de la France a légitimement toute sa place dans le débat démocratique, a fortiori dans le cadre d’une élection présidentielle. Il doit pouvoir porter, notamment, sur le niveau du soutien financier accordé à l’Ukraine et sur les conditions de ce soutien, comme sur l’insuffisance des initiatives visant à rechercher des formats d’échange diplomatique susceptibles de contribuer à une issue au conflit. Ces débats sont légitimes. Les pressions étrangères ne le sont pas. »
Le RN remet sur le tapis – au nom du débat démocratique – le niveau de soutien financier à l’Ukraine ; il ne fait, sans le dire expressément, que remettre en cause le soutien à l’Ukraine, dans un contexte de difficultés budgétaires. Et il réitère son appel à la paix : une grande conférence internationale qui mettrait fin à la guerre. On est loin du soutien à l’Ukraine…
« Nous ne tolérerons jamais qu’une puissance étrangère, en l’occurrence la Russie, puisse espérer dicter directement ou indirectement la politique de notre pays par l’intimidation, la menace, la déstabilisation ou la pression psychologique. »
« Nous ne tolérerons jamais » : l’usage du futur est – une fois de plus – très révélateur. Serait-ce un aveu ? Le RN a non seulement toléré, mais surtout, encouragé les entreprises de Vladimir Poutine : faut-il rappeler le soutien à l’annexion de la Crimée en 2014, la visite de Marine le pen à Poutine, les déclarations d’admiration envers le même Poutine, les votes contre l’aide à l’Ukraine…
« Aucune provocation, aucune opération clandestine et aucune action de déstabilisation ne sauraient conduire la France à faciliter l’obtention par la Russie de ses buts de guerre en Ukraine. La politique étrangère de la France se décide à Paris, souverainement, en fonction des seuls intérêts de la Nation. Elle ne saurait être déterminée à Moscou, pas davantage que dans aucune autre capitale étrangère ».
Le RN ne condamne toujours pas l’agression de l’Ukraine par la Russie, mais les provocations et autres actions qui « ne sauraient conduire la France à faciliter l’obtention par la Russie de ses buts de guerre en Ukraine ». Curieuse phrase qui revient :
- à envisager que les ingérences russes pourraient conduire à un infléchissement de la politique étrangère de la France, notamment vis-à-vis de l’Ukraine, ce qui est précisément l’objectif de ces ingérences et le discours de Poutine,
- à émettre, semble-t-il, des réserves quant aux « buts de guerre de la Russie en Ukraine ». Mais de quels buts s’agit-il ? des annexions territoriales ? de l’interdiction d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et à l’UE ? de la main mise sur la production agricole et énergétique de l’Ukraine ?
« La France ne saurait, de plus, laisser impunie toute action hostile entreprise sur son territoire, contre ses infrastructures, ses intérêts stratégiques ou son peuple. Toute opération de cette nature doit faire l’objet d’une réponse proportionnée, dans le respect de notre droit, de nos intérêts nationaux et de nos engagements internationaux. Dans ces circonstances, nous soutenons l’ensemble des mesures nécessaires au renforcement de la sécurité de nos infrastructures stratégiques, de nos installations sensibles et des entreprises participant directement à notre défense nationale. »
Ce que le RN condamne, ce sont exclusivement les « actions hostiles » contre les infrastructures, les intérêts stratégiques ou le peuple de France. Mais rien sur les ingérences dans les campagnes électorales (elles ont déjà commencé), rien sur les positions hostiles à l’UE, rien sur la propagande des influenceurs pro-russes…
(…) « La France doit demeurer maîtresse de ses décisions, assurer la protection de son territoire et de ses intérêts, tenir ses engagements et conserver toute sa liberté d’initiative diplomatique. C’est une exigence de souveraineté. C’est aussi une condition de la sécurité et de l’indépendance nationales. »
Un tel communiqué ne fait – au-delà d’une opération de communication – que confirmer les positions du RN : soutien global à la Russie, négation de l’agression russe contre l’Ukraine, non-soutien à l’Ukraine, appel à une grande négociation de paix… Le RN ne remet pas en cause les bases mêmes de l’argumentation du Kremlin sur l’Ukraine et contre les pays qui la soutiennent. Et rien sur le rôle de certains influenceurs, rien sur Fedorova, rien sur les ingérences au cours des campagnes électorales… Et, bien entendu, aucune autocritique.








