Renaud Camus. La politique de la race

Après les deux premières parties de notre article sur Renaud Camus, consacrées à « Renaud Camus au XXème siècle-premiers scandales », et au « Doctrinaire du grand remplacement », voici la dernière partie, centrée sur la politique de la race.

Affaissement irrésistible à l’extrême droite

Le succès du « Grand Remplacement » entraîne une reconnaissance croissante de Renaud Camus par l’extrême droite, une activité politique vibrionnante mais sans débouchés réels, et finalement un nouveau positionnement ultra réactionnaire, un affaissement qu’on peut, sans exagération, qualifier de définitif, à la droite de l’extrême-droite.

En 2012, après avoir essayé de candidater à l’élection présidentielle, il avait appelé à voter pour Marine Le Pen. Après POL, l’éditeur Fayard coupait les ponts avec lui.

Son activité politique restait groupusculaire et mondaine. Voici par exemple la composition d’une réunion de travail politique en 2013, telle qu’elle est donnée par Camus lui-même : « Rue Berger étaient présents Philippe de Saint-Robert, amené par Coûteaux, Coûteaux lui-même et son confrère Karim Ouchikh, Finkielkraut, donc, Élisabeth Lévy, Richard Millet, Charles Consigny, Christine Tasin, Pierre Cassen, Pierre Sauty, le responsable du site Fdesouche, et toute une belle jeunesse invitée par Jean-Michel Leroy… »

Cette même année, il crée le mouvement « NON au changement de peuple et de civilisation » qualifié de « confédération ». Il prononce l’éloge funèbre du fasciste Dominique Venner lors d’une réunion publique. En 2014, sa liste aux élections européennes dans le Sud-Ouest est définie comme « anti-remplaciste » ; mais la popularité du slogan ne lui permet pas d’atteindre 0,05% des voix. Il participe aux « Assises de la re-migration » du Bloc Identitaire.

Le 16 Janvier 2015, ayant refusé de manifester sous le signe de #JeSuisCharlie, il appelle aux rassemblements de Riposte Laïque et Vigilance halal dans le sillage du groupe allemand d’extrême droite Pégida. Il adhère au SIEL, « Souveraineté, indépendance et libertés », de Paul Marie Couteaux et Karim Ouchikh, membre du « Rassemblement Bleu Marine ». Il a la furie des partis et crée encore avec Karim Ouchikh le « Conseil national de la résistance européenne » auquel participe Le Gallou, ancien de la nouvelle droite et animateur de Iliade. Il semble très fier d’afficher son titre de président du dit conseil. On l’entend se féliciter publiquement du succès de l’AfD en Allemagne. En 2019, il monte avec Ouchikh une liste aux Européennes, la « Ligne Claire ». Mais la numéro 2 de la liste, Fiorina Lignier, gilet jaune qui a perdu un œil dans une manifestation, s’est fait photographier dessinant une croix gammée. Camus se retire de la liste pour éviter un scandale. Il se proclame solidaire de Thaïs d’Escufon, égérie de Génération identitaire.

Aux élections présidentielles de 2022, il soutient finalement Zemmour.

Le Petit Remplacement

Autant le « Grand Remplacement » est traité avec une sobriété qui confine au vide théorique, autant le « Petit Remplacement », qui vient après, semble avoir été, pour Camus, l’occasion d’une poussée de fièvre logorrhéique. Il ne peut contenir sa crise de verbosité et un goût prononcé pour la Novlang post-moderne : « nocence », « faussel », « industrie de l’hébétude », « inhéritiers », « désoriginement », « déculturation ». En 2018, l’auteur rassemble six essais, déjà parus, dans un livre « Le Petit Remplacement ». Il présente ainsi ce phénomène nouvellement découvert par lui : « Pour le dire un peu brutalement, et pour la rime, le Petit Remplacement c’est le changement de classe, le Grand Remplacement c’est le changement de race. Plus précisément, le Petit Remplacement c’est le changement de classe de référence culturelle (passage de la bourgeoisie à la petite bourgeoisie), le Grand Remplacement c’est la substitution ethnique (passage des indigènes aux allogènes). Le Petit Remplacement c’est le changement de culture. Le Grand  Remplacement c’est le changement de civilisation. Le Petit Remplacement c’est le changement d’histoire. Le Grand Remplacement c’est le changement de peuple. Le Petit Remplacement c’est le changement de sens. Le Grand Remplacement c’est le changement de sang. Le Grand Remplacement n’est rendu possible que par le Petit. Toutefois il l’accélère à son tour. L’interaction est réciproque. L’un et l’autre peuvent d’ailleurs se combiner à merveille — dans la musique, en particulier ou la danse (la Fête de la Musique à l’Élysée, par exemple, en 2018, c’était à la perfection les deux remplacements en un seul). »

Les deux remplacements correspondraient à des ordres de réalité très différents et on comprend mal leur relation. Pour Camus, le Petit Remplacement est une condition du Grand. Mais quelle condition ?

La Revue « Eléments » précise les choses : « [Le Grand Remplacement] n’aurait jamais été possible sans le petit remplacement, estime Renaud Camus qui l’illustre par « le changement et la disparition de la culture, l’effondrement de l’école ». Des facteurs qui placent le peuple « dans un état d’abrutissement et d’hébétude », qui « accepte passivement ce qui, pour des générations, était l’horreur absolue, ce qu’il fallait refuser à tout prix », rappelle l’écrivain… Tout est fait pour que cette population ne s’en rende pas compte, c’est le négationnisme de masse, la négation du Grand Remplacement, un déni très massif ».

Ce sont de grandes choses que l’hébétude et l’interaction réciproque lorsque maniées par un sage qui connait les bonnes adresses et sait dans quel tiroir se servir : la petite bourgeoisie classe de référence, dans « In girum imus nocte » de Debord, l’esthétique des bourgeoisies chez Bourdieu, la falsification dans la « Société du Spectacle », la critique culturelle dans les écrits de l’Ecole de Francfort, la disparition de la logique et de la mémoire dans les « Commentaires », l’état de la langue chez Semprun, et tutti quanti, mais toutes ces analyses comme stérilisées, mises sous vide, critiques désarmées, critiques sans critique, livrées en seconde main aux lecteurs d’extrême droite, qui n’en connaissent ni l’origine ni la date de péremption, par Renaud Camus, châtelain cambrioleur de son état.

En effet l’apport de Camus à l’extrême-droite ne se limite pas au grand remplacement. Il comprend aussi cette dérivation à partir des idées caractéristiques d’une certaine extrême-gauche. Comme nous l’avons déjà signalé, l’in-nocence et le petit remplacement (celui de Camus, pas de Le Bras…), ne sont rien d’autre que de tels détournements, aux limites du plagiat. Dans un cas, il ne s’agit que d’une pipette pour siphonner le nom et les textes d’un des groupes révolutionnaires les plus intéressants mais peu connu du public. Dans l’autre c’est un courant beaucoup plus large autour de l’Ecole de Francfort et des situationnistes, qui se retrouve transformé en réservoir d’idées pour l’extrême-droite. Camus n’est pourtant pas regardant sur l’origine. Si Debord ne suffit pas, il ira, comme un brocanteur à l’aube, à l’arrière du camion détrousser Agamben, Bauman, Onfray, voire Sloterdijk.

Chez les idéologues de la nouvelle droite et de l’extrême-droite, la récupération des théories d’extrême-gauche n’a rien de nouveau. Elle s’est traduite, par exemple, chez Alain de Benoît, par une danse du ventre effrénée devant Michéa. Mais la prestation de Camus est beaucoup plus économique : venant un peu de la gauche, il sait mieux comment griller les étapes en assurant lui-même le repérage, le plagiat, le re-traitement, la reprise parodique et la diffusion.

L’effet le plus immédiat de cet épisode cévenol idéologique : la suffocation, le mutisme, le silence des adversaires présumés. La gauche et l’extrême-gauche s’abstiennent de combattre idéologiquement l’extrême droite. Selon un paradoxe dont l’histoire politique offre plus d’un exemple, c’est au moment même où il faudrait sortir du rang et prendre la parole que les courants les plus bruyants deviennent silencieux.

 Ce que montre encore l’étude du cas Renaud Camus, c’est le lien étroit entre la dédiabolisation du RN et la confusion idéologique.

Traditionnellement, les partis d’extrême droite, et, a fortiori, les mouvements totalitaires étaient des forces idéologiques. L’Action Française, le parti d’extrême-droite le plus important dans l’histoire de la France avant le RN, était éminemment un tel parti idéologique.

La décision de Marine Le Pen de dé-diaboliser le FN s’est concentrée d’abord sur un nombre limité de thèmes et de références qu’à juste titre l’opinion publique qualifiait d’extrême-droite ou de fascistes. Elle aurait pu s’arrêter là, se contentant d’un ravalement de façade. Mais elle a été beaucoup plus loin, combinant dédiabolisation et dés-idéologisation, poussant parfois l’extrême droite jusqu’au bord de l’extrême vide.

Pour cela, il lui aura suffi d’extérioriser la fonction idéologique : Alain de Benoît et Le Gallou, Renaud Camus et Paul-Marie Couteaux, Alain Soral et Pierre Sautarel (FdS) font tous leur petite affaire hors du RN, à partir d’un dispositif éditorial, d’un micro-parti, d’une revue ou d’un institut de formation. Renaud Camus a l’air bien installé dans son château de Plieux où il reçoit le gratin du fascisme mondial, par exemple pour discuter de la « remigration ».

La séparation organisationnelle de l’idéologie et du politique devrait présenter beaucoup d’avantages pour l’extrême-droite. Le premier est le plus évident : elle protège Marine Le Pen des effets de la critique d’idées en la banalisant. Cette tactique semble apporter la confirmation un peu trop visible d’un Rassemblement national qui ne serait pas d’extrême – droite, puisque justement l’extrême-droite est idéologique… Mais elle permet aussi un certain pluralisme qui n’est pas dans le style classique des extrémistes de droite : libre expression et cohabitation des païens et des intégristes, des identitaristes et des nationalistes, des politiques et des culturels. C’est ainsi que l’extrême droite redevient moderne, jusqu’à un certain point, comme elle l’était entre les deux guerres.

La politique de la race

On se souvient qu’en 2005, Camus, s’était appuyé sur Finkielkraut pour récuser la légitimité de l’antiracisme et relancer la notion de race. Cependant il ne présentait pas alors sa propre définition de la race et le succès du grand remplacement avait comme emporté cette première piste théorique.

Il y revient en 2022 avec deux textes courts « Le mot race » et « Un profond murmure », ayant parfaitement tiré la leçon du succès du grand remplacement : ne pas chercher à s’appuyer sur une approche scientifique, affirmer que les choses sont là parce que les mots et la littérature le disent.

Il se déclare éloigné des racistes ou racialistes du XIXème siècle qui ont prétendu précisément fonder leur idéologie suprémaciste sur une définition pseudo-scientifique de la race. Il déclare maintenant qu’il n’est même pas partisan d’une conception ethnologique de la race, ce qui lui permet de revendiquer l’existence d’une race française mélangée. Il avait pourtant déclaré en 2002 avoir une « conception majoritairement ethnique de la nation et du peuple » (voir plus haut). Comme le grand remplacement ne se théorise pas mais se constate, la race ne se définit pas scientifiquement, elle existe à partir et en sortant des dictionnaires et des textes. La chose « race » est donc formée par les multiples acceptions du mot « race ».

Je ne crois pas qu’un esprit classique « français » (!) se serait plu à opposer à ce point la littérature et l’analyse rationnelle, sous couvert de complexité sémantique, ni qu’il aurait placé au centre de son système un objet à ce point indéfinissable.

Pour Camus, la race est ce qui est, c’est elle qui définit l’humanité : « De la race je me garderai bien de donner la moindre définition, tenant pour certain que plus les choses sont, et la race est éminemment, moins leur définition les circonscrit. » C’est bien comme cela que Le Gallou, son grand admirateur, le comprend : « Car à la lecture de ces pages, on comprend vite qu’elle (la race) est ce qui nous permet de vivre, de sortir du présent, d’hériter d’un passé et de construire un avenir, de se concevoir dans le temps long. »

Le projet politique qui consiste à attribuer, comme cause et comme effet, à une pseudo race la responsabilité générale des nuisances d’une société et la prétendue destruction d’une autre, est un projet absurde mais dangereux. Cette politique de la race sous la forme de la haine contre les immigrés, nous la connaissons et la re-connaissons pour ce qu’elle est : la relance au XXIème siècle du programme d’extrême droite. (2)

Notes

  1. C’est ainsi qu’il n’hésitera pas à attribuer une responsabilité notable aux Juifs dans le « Grand Remplacement » et au « rôle essentiel de certains dans le remplacisme mondial » : « Certains incriminent les juifs, d’autres l’Union européenne, certains pensent que Wall Street ou le FMI sont entièrement responsables. Il peut y avoir une part de vérité dans chacune de ces hypothèses ». Et, à propos de Soros : « Soros est, certes, juif, et il joue un rôle essentiel dans le remplacisme mondial, comme l’ont fait, à plus petite échelle et avec des moyens beaucoup plus limités, nombre d’intellectuels, de journalistes, de chroniqueurs ou d’écrivains juifs, promoteurs enflammés en leur temps de l’immigration massive, ou de la migration de masse. »
  2. « Tous les symptômes de déchéance véritablement significatifs de l’avant-guerre renvoient, en dernière instance, à des causes raciales. Qu’il s’agisse de questions liées au droit général ou de prolongement de la vie économique, de phénomènes de déclin culturel ou de processus de dégénérescence politique, de questions d’éducation scolaire ratée ou de mauvaise influence exercée sur les adultes par la presse, etc, toujours et partout la raison est au plus profond le non-respect des intérêts raciaux de son propre peuple ou le non-discernement d’un péril étranger, racial. » Adolf Hitler, Mein Kampf, dans « Historiciser le mal », p 370, cité par Olivier Mannoni « Traduire Hitler » p 115

Sources

Florent Bayard et Andreas Wirsching (dir), Historiciser le mal. Une édition critique de Mein Kampf, Olivier Mannoni (trad), Fayard, Paris, 2021

Gaspard Dellemmes, Olivier Faye, L’homme par qui la peste arriva, Flammarion, 2026.

Hervé Le Bras, Il n’y a pas de grand remplacement, Grasset, 2022

Olivier Mannoni, Traduire Hitler, suivi de Coulée brune, Champ essais, Flammarion, 2026

Renaud Camus, La dictature de la petite bourgeoisie, entretien avec Marc du Saune, Privat, 2005

Renaud Camus, Le communisme du XXIème siècle, in Les cahiers de l’indépendance n°1 septembre 2006, ou ici : https://www.in-nocence.org/index.php?page=editoriaux&edit=edit_42_main.html

Renaud Camus, De L’In-nocence (Abécédaire), David Reinharc ed, 2010

Renaud Camus, Décivilisation, Fayard, 2011

Renaud Camus, Le Grand remplacement, David Reinharc ed, 2011

Renaud Camus, Le Petit remplacement, Chez l’auteur, 2018

Renaud Camus, Le mot « race », Chez l’auteur, 2018

Renaud Camus, Le profond murmure, précédé de Le Mot « race », éditions de La Nouvelle Librairie, 2022

Renaud Camus, La Dépossession. Ou du remplacisme global, éditions du château, 2022

« La voix très déviante d’Alain Finkielkraut au quotidien haaretz » par Sylvain Cypel, Le Monde, 23 novembre 2005, ici : https://www.lemonde.fr/societe/article/2005/11/23/la-voix-tres-deviante-d-alain-finkielkraut-au-quotidien-haaretz_713295_3224.html?srsltid=AfmBOopGTjB1zqN9ODj-sBiLzd6aBM0yx6FoNJkelarx9aFSanr5U16I

« Quand Le Monde tente de démentir le « grand remplacement » », par Michèle Tribalat, Causeur, 20 mars 2019, ici : https://www.causeur.fr/le-monde-decodeurs-grand-remplacement-159968

« Le Petit Remplacement », entretien avec Renaud Camus par Fabien Niezgoda, Eléments n°181, janvier 2020, ici : https://www.renaudcamus-oeuvres.com/_files/ugd/e3f42a_a83698f1547a4ab391d261a1e6c1fc78.pdf?index=true

« Le Grand mal blanc » par Gaston Crémieux, Franc-Tireur, le 23/02/2022, ici : https://www.franc-tireur.fr/le-grand-mal-blanc

Un lien sur un excellent montage à propos des déclarations de Marine Le Pen sur le « grand remplacement » : https://www.youtube.com/watch?v=jMa0duKUDLI&t=12s Notice Wikipedia « Le Grand Remplacement », ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_remplacement

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