Le contre-budget du RN : « là où il y a du flou, il y a un loup »

Le 6 octobre 2026, le RN – représenté par Marine Le Pen, Jordan Bardella et Jean-Philippe Tanguy – a présenté la trajectoire des finances publiques (le « contre-budget ») qu’il entend mettre en œuvre si Marine Le Pen est élue présidente de la République en 2027. Au-delà de l’amateurisme et du manque de préparation que cette présentation a montré une fois de plus, et qui ont été abondamment soulignées (erreurs et contradictions, mesures floues et irréalistes, utilisation massive de l’IA…), cette trajectoire est très parlante sur la politique qu’entend appliquer le RN. C’est pourquoi il est intéressant de la détailler. Derrière le flou, les erreurs et les incohérences, il y a un loup : le programme du RN.

Le RN propose le vote d’une règle d’or par référendum : le déficit devrait rester sous le seuil qui permet de stabiliser la dette, et toute dérogation exigerait un vote des trois cinquièmes du Parlement.

Le RN propose de réaliser 180 Mds€ d’économies en 5 ans : le déficit public passerait de 5,4 % du PIB en 2026 à 3,7 % dès 2027, puis à 2,2 % en 2032. Le solde primaire deviendrait excédentaire dès 2028. La dette refluerait à 112,1 % du PIB en 2032, contre 136,9 % à politique inchangée, selon les projections du parti. Pour atteindre ces résultats, le RN prétend à la fois accroître les recettes et réaliser un certain nombre d’économies ; mais certaines propositions aboutissent aussi à des baisses de recettes.

Les recettes nouvelles ou supplémentaires

Les recettes nouvelles ou supplémentaires

  • La prélèvement à la source d la TVA.
  • La lutte contre la fraude fiscale.

Le prélèvement à la source de la TVA

Elle permettrait, selon les « experts » du RN, d’améliorer le recouvrement de 18 Md€ en 2031. Outre les difficultés techniques d’une telle mesure, cette évaluation est fantaisiste : elle dépasse largement l’estimation de la TVA totale non collectée en France – notamment en raison de fraudes -, qui s’élevait à 12,1 Md€ en 2023 selon la Commission européenne.

La lutte contre la fraude fiscale

Selon le RN, une véritable lutte contre la fraude est supposée réduire le déficit de 32,5 Mds€ en 2031, ce qui est pour le moins surestimé. Le Conseil d’analyse économique retient un ordre de grandeur bien inférieur : 2,8 Mds€ sur la fraude fiscale des particuliers hors TVA, 0,5 Md€ sur la TVA, 0,36 Md€ sur les cotisations sociales, 0,25 Md€ sur les prestations sociales hors assurance maladie et 0,23 Md€ sur l’assurance maladie, soit 4,1 Md€ par an, huit fois moins…

Les économies

Les 6 principales mesures d’économie proposées par le RN sont les suivantes :

  • La baisse de la contribution de la France à l’UE.
  • Une réduction du coût de l’immigration.
  • Des économies sur les retraites.
  • La baisse du nombre des agents publics.
  • La baisse de la Dotation Générale de Fonctionnement des collectivités et la suppression des intercommunalités.
  • Une  baisse des aides à la rénovation énergétique.

S’y ajoute d’autres mesures telles que la suppression d’agences et établissements jugés inutiles ou trop dispendieux, comme l’ADEME, l’Office Français de la Biodiversité…[1], le tout évalué généreusement à 10 milliards d’euros, sans que l’on en connaisse le détail. Sans compter une baisse de 3,7 Mds€ des subventions de l’Etat aux associations « ne relevant pas de l’intérêt général », une baisse de la dotation à l’audiovisuel public à hauteur de 3,5Mds€. Et aussi la réduction des « dépenses indues de l’assurance maladie » et des coûts hospitaliers (27,9 Mds€ au total), qui n’est adossé à aucune mesure détaillée, si ce n’est la suspension des prestations des parents d’enfants délinquants, la « rationalisation » des affections de longue durée (ALD) ou encore un transfert de remboursements de soins vers les complémentaires santé, qui le répercuteraient sûrement sur les cotisations des assurés, comme elles l’ont fait par le passé.

La baisse de la contribution française à l’UE

Le RN propose de baisser la contribution de la France de 9 Mds€ dès 2027, puis jusqu’à 13 Mds€ en 2031 (montant actuel,selon la Cour des Comptes : 31,2 Mds€). Or le montant est fixé dans le cadre financier pluriannuel (CFP) 2021-2027 de l’Union européenne, et il y a peu de chance que la France obtienne une baisse pour la période de quelques mois entre les élections présidentielles et la fin de l’année. Pour la période ultérieure (2028-2034), la baisse de la contribution française suppose l’unanimité des 27 États membres du Conseil et un vote majoritaire au Parlement, ce qui est plus qu’improbable. Le choix devant lequel se trouvera le RN sera soit de céder, soit de s’engager dans un bras de fer avec l’UE , avec à terme un Frexit, ce qui est peut-être une perspective envisagée par le RN : rappelons que, dans son dernier programme publié (2024), le RN oppose à l’UE une alliance européenne des peuples et des nations (avec la Russie).

En outre, la RN fait comme si l’UE – dans l’hypothèse très incertaine d’une acceptation -n’allait pas diminuer sa propre contribution au budget de la France, qui concerne la politique agricole commune, le soutien à l’aménagement du territoire ou à la recherche… Autant de recettes en moins.

La réduction du coût de l’immigration

La réduction du coût de l’immigration repose sur plusieurs mesures dans le « contre-budget » du RN :

  • Limitation de l’immigration de travail, du regroupement familial et de l’accueil des demandeurs d’asile.
  • Conditionnalité de certaines prestations sociales, comme les allocations familiales ou le RSA.
  • Préférence nationale pour le travail (par exemple taxe de 1 000 € en cas d’embauche d’un salarié extra-européen) et le logement.
  • Suppression de certains dispositifs comme l’AME, remplacée par une aide médicale d’urgence.

L’ensemble de ces mesures permettrait, selon le RN, d’économiser de 15,1 Mds€ en 2027 à 29,0 Mds€ en 2031. Ce qui semble nettement surévalué, le coût total de l’immigration étant évalué par les experts sérieux autour de 40 à 50 Mds € par an. Dans la logique du RN, la réduction du nombre des immigrés est par ailleurs censée diminuer les dépenses liées à l’insécurité : 2 Mds€ en 2031, évalués on ne sait trop comment….

En outre, les prestations dépendant de l’ancienneté de travail ou de la nationalité (évaluées à 18,1 Mds€ en 2031) se heurtent au principe constitutionnel d’égalité, à la Convention européenne des droits de l’homme et à la directive 2003/109/CE sur l’égalité de traitement des résidents de longue durée.

Le RN entend également augmenter les frais d’inscription à l’Université des étudiants étrangers. Le gain escompté serait de 1,1 Md€. Un tel montant représente 10 000 € par étudiant : est-ce à dire que les étudiants étrangers devraient débourser 10 000 € pour s’inscrire ? Sans doute le vrai objectif d’une telle mesure est de réduire le nombre des étudiants étrangers.

Les propositions du RN sur les retraites : un trompe l’œil

Le RN annonce une « grande réforme de la capitalisation individuelle et collective », avec l’instauration d’un « pilier de capitalisation » pour la retraite, venant compléter le système par répartition. C’est une nouveauté : la RN entend désormais encourager la retraite par capitalisation, sans préciser quel est le montant des économies escomptées pour l’Etat.

Le RN confirme le retour à un âge légal de départ à 62 ans, les personnes ayant commencé à travailler tôt pouvant partir dès 60 ans. Mais il s’agit d’un trompe l’œil, le taux plein restant conditionné à la durée de cotisation qui sera comprise entre 40 et 42 ans. Une personne ayant commencé à travailler avant 20 ans pourrait partir à la retraite à 60 ans avec 40 ans de cotisation. Une personne ayant commencé à travailler à 24 ans devra cotiser 42 ans et partir à 66 ans pour obtenir le taux plein.

Une telle réforme des retraites coûterait, selon le chiffrage du RN, 1,9 Mds€ en 2027 et jusqu’à 9,5 Mds€ en 2031. C’est une plaisanterie : la seule mesure concernant les personnes ayant commencé à travailler avant 20 ans coûtera beaucoup plus que 9,5 Mds€. Toujours plus fort : par un tour de passe-passe, le RN annonce in fine faire des économies sur les retraites ; des « mesures de réparation du système actuel », qui ne sont jamais précisées sinon qu’il s’agit de mesures « injustes ou inefficaces », rapporteraient 3 Mds€ en 2027, puis 6, 9, 12 et même 15 Mds€ en 2031.

La baisse du nombre des agents publics

Le RN annonce qu’il ne supprimera pas de postes d’agents publics, mais prévoit des non-remplacements : 85 000 agents non remplacés dans les agences, 116 000 dans les collectivités, 22 000 à l’hôpital, soit au total 223 000 postes publics. . A la clé, une baisse des dépenses de 3,4 Mds€ en 2027 qui atteindrait 10,1 Mds€ en 2031.

La baisse de la Dotation Générale de Fonctionnement (DGF) et la suppression des intercommunalités

Le RN, s’il arrive au pouvoir, demandera des efforts importants aux collectivités territoriales  : 8,2 Mds€ pour 2027, 12,02 Mds€ dès 2028 et, de manière croissante, jusqu’à 18,4 Mds€ en 2031. Comme l’écrit Intercommunalités de France, « Peu de détails sont fournis sur les 8 mesures d’économies touchant les collectivités. Il règne d’ailleurs une confusion totale entre plusieurs retraits par l’État de moyens aux collectivités (écrêtement de la TVA ou réduction du FCTVA) et d’autres mesures qui touchent les dépenses des collectivités elles-mêmes (dépenses de personnel, dépenses en faveur des associations…) dont on ne voit pas bien comment elles pourraient réduire le déficit de l’État, sauf à remettre en cause le principe constitutionnel de libre administration des collectivités »[2].

Parmi les mesures d’économies figure la suppression des 987 communautés de communes, des 230 communautés d’agglomération, des 14 communautés urbaines et des 21 métropoles. Ce qui suppose un transfert de compétence vers les communes (voire vers les régions et les départements), alors même que le RN prévoit une baisse de près de 43.5 % de la Dotation Globale de Fonctionnement (DGF).

La baisse des aides à la rénovation énergétique

Selon le RN, des économies seraient permises par la suppression des subventions pour la rénovation thermique des bâtiments (MaPrimeRénov’), remplacées par des prêts à taux zéro qui financeraient également le « plan climatisation » du RN. Gain espéré : 5,1 Mds€ en 2027, puis 3 à 4 par an ensuite.

Les baisses de recettes

Plusieurs mesures annoncées par le RN vont diminuer les recettes de l’Etat :

  • La baisse de la TVA sur les énergies.
  • Les baisses d’impôts sur les ménages.
  • Les baisses d’impôts et de cotisations sur les entreprises.

La baisse de la TVA sur l’énergie

Le RN propose de baisser la TVA de 20 % à 5,5 % sur les différentes énergies, et également de sortir du mécanismes de fixation du prix de l’électricité au niveau de l’UE (basée sur le prix du gaz). Cette dernière mesure suppose un accord de l’ensemble des pays membres de l’UE, ce qui est loin d’être gagné, ou bien une décision unilatérale, qui pourrait avoir pour conséquence de ne plus pouvoir exporter de l’électricité. La création d’un « prix national de l’électricité » est étrangement comptée par le RN non comme un coût mais comme une économie : 5,6 Md€ dès 2027, et plus de 9 Md€ à partir de 2029.

La baisse de la TVA sur les énergies est évaluée par le RN à12,2 Mds€. Elle profitera à proportion des volumes consommés, donc davantage aux ménages qui chauffent de grands appartements ou de grandes maisons ou parcourent de longues distances. Son coût progresse en outre avec les prix. Avec un Brent revenu au-dessus de 100 $ le baril, chaque hausse du pétrole alourdit la perte de recettes fiscales. C’est donc une mesure injuste et très lourde de conséquences sur les finances publiques.

Les baisses d’impôt sur les ménages

Le RN propose (entre autres) de supprimer la TVA sur les produits de première nécessité et d’exonérer d’impôt sur le revenu les moins de 30 ans. Il propose également d’instaurer une part fiscale complète dès le deuxième enfant.

La TVA à zéro sur cent produits de première nécessité (3,5 Mds€) suppose une répercussion intégrale sur les prix. L’expérience de la baisse de TVA dans la restauration en 2009 montre que l’essentiel du gain a été capté par les marges. C’est donc une mesure vraisemblablement inefficace, mais dont l’impact sera fort sur les finances publiques.

L’exonération d’impôt sur le revenu des actifs de moins de trente ans jusqu’à 4 SMIC (évaluée à 2,0 Mds€) profite d’abord aux jeunes les mieux rémunérés, puisque les jeunes aux revenus modestes acquittent déjà peu d’impôt.

Les baisses d’impôts et de cotisations pour les entreprises

Le RN supprime les impôts de production, la CFE, la CVAE, la C3S, le suramortissement et le pacte Dutreil, soit 21,0 Mds€. En outre il annonce une exonération de charges patronales pour les salaires au-dessous de 3 SMIC. Dans le même temps, il crée 18,4 Mds€ de prélèvements sur les grands groupes en 2027 : taxation des rachats d’actions, impôt sur les sociétés assis sur le chiffre d’affaires (qui revient à créer un nouvel impôt de production), taxe sur les superdividendes, amendes de concurrence, contributions fiscales des banques et des plateformes numériques.

Le RN prévoit également de remplacer l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) par un impôt sur la fortune financière, qui exonérerait les biens immobiliers et les actifs professionnels.

Conclusion

Ce « contre-budget » manque de sérieux et est manifestement insincère. En terme de méthode, il fait comme si les mesures proposées n’avaient pas d’impact sur la croissance économique, le niveau d’emploi, la consommation… A titre d’exemple, il ne prend pas en compte l’effet de la baisse du nombre d’immigrés sur l’emploi et la croissance, pas plus qu’il ne prend en compte la baisse de la TVA sur la consommation.

Il annonce en réalité un accroissement très important des déficits publics (Etat et Sécurité Sociale), et donc une sévère cure d’austérité, si par malheur le RN arrive au pouvoir. D’après l’Institut de l’Entreprise, qui n’est pas connu pour être un organisme gauchiste, et selon ses propres calculs, « le projet du RN ne générait que 7,5 milliards € [d’économies], (dans une hypothèse optimiste, sans prendre en compte les effets récessifs liés à la baisse de l’activité et à la hausse du chômage) »[3].

Mais on voit dans ce budget se dessiner tout le programme (avoué ou caché) du RN : renversement des alliances et sortie de l’UE, mesures antisociales, restriction des droits des immigrés, abandon des dispositifs de la transition énergétique…


[1] Ou comme la Maison des Sciences de l’Homme et le campus Condorcet, propositions annoncées quelques jours après la présentation du 6 octobre.

[2] Intercommunalités de France, communiqué du 6 octobre 2026.

[3] https://www.institut-entreprise.fr/wp-content/uploads/2026/10/Analyse-primaire-contre-budget-RN-Note-de-contexte-IDEP.pdf

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *