Nous apportons ici quelques éléments d’analyse sur les manifestations des 17 et 18 octobre. Nous n’avons pas la prétention de fournir une analyse globale, mais nous voulons insister sur quelques points qui nous semblent importants : la composition des manifestants, la défaillance de l’Etat et les erreurs des services de police, l’absence de réponse politique du gouvernement et les réactions de l’extrême droite.
Les différentes composantes des « manifestants »
Différentes composantes ont participé aux manifestations et aux pillages le 17 octobre, dont l’agrégation explique l’ampleur des violences et des pillages, constituant une sorte de « cocktail explosif » :
- Le gros des manifestants, venus à l’appel des organisations syndicales et de jeunesse, qui ont défilé dans le calme, mais dont certains éléments ont pu rejoindre les casseurs, par indignation devant les violences policières.
- Des « délinquants d’opportunité » attirés par la possibilité de pillages, venus pour une grand part de la périphérie des grandes villes, des banlieues. Certains sont des éléments de ce que l’on appelle parfois la « misère sociale ».
- Des groupe d’ultra gauche, qui estiment que la confrontation avec la police peut être « l’étincelle qui mettra le feu à toute la plaine », et qui invoquent l’insurrection.
- Des black block, plus ou moins politisés, qui sont des adeptes de la violence contre la police.
- Des nouveaux et anciens « gilets jaunes », qui ont contribué – avec les militants d’ultragauche et certains black blocks – à viser des bâtiments publics, symboles de l’autorité.
Le gouvernement a mis en avant la responsabilité de LFI dans les émeutes. Cependant aucun fait ne permet de corroborer une telle affirmation, à moins de considérer comme déterminante une sorte d’atmosphère de conflictualité, voire de justification d’une violence légitime.
La mise en cause des actions des groupes d’ultra gauche ne correspond pas non plus à la réalité. « Ce qui est certain, c’est qu’on a repéré partout sur le territoire national énormément de militants de l’ultragauche », affirme le ministre de l’Intérieur le 17 octobre au soir : « Il y avait des anarcho-autonomes, des antifas, des mouvements de l’extrême gauche radicale, des syndicats étudiants qui n’hésitent pas à parfois faire le coup de poing ». Or le profil des personnes interpellées, puis pour certaines condamnées, ne semble pas confirmer cette « analyse »[1]. Le 19 octobre au matin, la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, assure qu’elle ne pouvait « absolument pas confirmer » que les auteurs de violences qui ont eu lieu à Paris samedi 17 octobre sont « des personnes politisées vers l’ultragauche ». Si certains groupes d’ultragauche ont participé aux affrontements, il est faux de leur attribuer une participation aux pillages.
L’incrimination de LFI ou de l’« ultra-gauche » relève de la même confusion intéressée entre une position d’initiative et une attitude d’exploitation de la situation. Autant qu’on puisse le savoir, il n’y a pas d’avant-garde générale, de chef d’orchestre clandestin, ni même de groupe organisateur de telle ou telle catégorie de violence. Certaines forces politiques, y compris probablement des états étrangers, tentent de tirer parti du chaos. Certaines vont jusqu’à y participer de manière active localement. Cela est déjà suffisamment grave ; inutile de verser dans le complotisme.
Ce qui est certain, c’est que les pillages ont détourné l’attention des revendications légitimes des collégiens, des lycéens et des étudiants, et aussi de celles contre la vie chère. Au demeurant, on peut déceler dans les événements une composante « spectaculaire », qui s’exprime à la fois dans les reportages des télévisions (BFM notamment) et dans l’omniprésence des selfies et vidéos au cœur même des scènes de violence, comme si l’une des motivations était de montrer ses propres exactions aux copines et aux copains. Dans une tribune publiée le 16 octobre dans L’Humanité (dons avant le 17 octobre), 780 étudiants de 15 écoles de journalisme écrivent à propos du mouvement lycéen : « Nous ne voulons pas de ce journalisme. (…) Acrimed a publié le 2 octobre un décompte des journaux télévisés de 13h et de 20h de France 2. Du 28 septembre au 1er octobre, ils ont consacré 11 sujets au mouvement, soit 24 minutes 53 secondes. 19 minutes 26 allaient aux violences et aux affrontements, près de 78 %. Les revendications des lycéens ont eu 1 minute 56. (…) Moins de deux minutes pour dire ce que veulent les lycéens, près de vingt pour montrer ce qui brûle ».
Une série d’erreurs des services de police et une défaillance globale de l’Etat
Les faits sont nombreux – et bien connus -, qui montrent des défaillances des services de l’Etat, avant, pendant et après le 17 octobre :
- L’incapacité des services de renseignement intérieur à mesurer l’ampleur du mouvement (150 000 manifestants prévus, contre plus de 500 000 constatés officiellement), qui a conduit au sous-dimensionnement du dispositif policier.
- Les retards dans les prise de décision, par exemple la fait que le trajet de la manifestation de Paris a été décidée la veille au soir, ce qui a conduit à des changements précipités du dispositif policier dans la capitale.
- Des erreurs de commandement : « nassage » de la place de la République à Paris dès le début de la manifestation, qui a conduit à une dispersion de nombreux petits cortèges incontrôlables, manœuvres incongrues des CRS à Marseille qui laissent passer la foule partant de la Canebière vers l’Hôtel de Ville, se replient derrière l’Hôtel de Ville et laissent partir les pilleurs[2]…
- Une doctrine du maintien de l’ordre inadaptée : le manuel du maintien de l’ordre des policiers et gendarmes reste marqué par un principe d’affrontement opposant des grandes formations de manifestants et de forces de l’ordre, au détriment de la mobilité et de l’agilité qu’exigent les nouvelles formes de violence et la protection des commerces et des institutions publiques.
Il convient d’ajouter que les déclarations et décisions du ministre de l’Intérieur n’ont fait qu’ajouter à la tension. « La stratégie adoptée a ensuite été celle de Laurent Nuñez, qui lance un message de défi plutôt que d’apaisement, et qui avait appelé, vendredi, à ce que les policiers et les gendarmes utilisent l’ensemble des armes intermédiaires à leur disposition. Il n’a pas la posture classique d’un ministre de l’Intérieur, qui doit en principe chercher la fermeté tout en veillant à ne pas envenimer la situation. Lui n’ouvre pas la porte à la négociation et ne montre aucune compréhension pour le mouvement »[3].
Finalement, « fiasco » est le mot qui convient et sera retenu.
Les communiqués de certains syndicats de policiers mettent en cause les instructions données aux forces de l’ordre : « Le courage des policiers ne palliera jamais ni une mauvaise stratégie des autorités, ni les effectifs insuffisants, ni une réponse pénale pas à la hauteur »[4]. Le 21 octobre, sur BFMTV, Linda Kebbab , secrétaire nationale d’Un1té, déclare :« Je pense qu’il y a eu de gros défauts au ministère de l’Intérieur ». Elle qualifie en outre de « scène de théâtre » la démission proposée puis refusée de Laurent Nuñez, elle critique le manque de mobilité des forces de l’ordre et le défaut de clarté des instructions, elle évoque des failles dans l’anticipation et la transmission des renseignements aux autorités politiques.
L’absence de réponse politique
Nous l’avons déjà dit, les manifestants du 17 octobre et d’avant étaient porteurs de justes revendications : protestations contre la vie chère, conditions d’étude dans les lycées et collèges… Les pillages n’ont fait que détourner l’attention de ces légitimes exigences.
L’attitude du gouvernement n’a fait qu’aggraver les choses, qui n’a pas apporté de réponse politique, mais des réponses policières et/ou administratives, dès le début des manifestations lycéennes et ensuite : interdictions de manifestations, couvre-feux dans plusieurs villes de France, extension possible de la durée des gardes à vue, projet de loi casseur / payeur, évocation de l’état d’urgence et même d’un recours à l’article 16 de la Constitution… Pendant ce temps, le gouvernement a tardé à prendre en compte les légitimes revendications des lycéens et des étudiants et à engager une concertation avec les organisations syndicales. Il s’est écoulé plus de 10 jours entre le début des manifestations lycéennes et les premières réunions de concertation.
De façon plus générale, tout cela est le résultat d’une politique systématique d’affaiblissement des « corps intermédiaires », qu’il s’agisse des syndicats, des collectivités locales… Comment s’étonner dans ces conditions de l’absence de réponse aux revendications, de l’absence de réponse politique ?
Une extrême droite qui impute les pillages à l’immigration
De façon générale, l’extrême droite dénonce la présence massive des immigrés parmi les pillards et attribue à l’immigration la responsabilité des événements. S’il est parfaitement exact que les immigrés étaient fortement représentés parmi les pillards, cela ne justifie en rien une lecture raciste et ethnique de ces exactions. Et nous rappelons que la très grande majorité des interpellés et condamnés sont de nationalité française et nés en France.
La palme de la vision raciste et ethnique revient sans doute à un journaliste de la revue d’extrême droite Eléments, qui observe depuis sa fenêtre : « Des groupes de pillards, principalement de jeunes Noirs, hommes et femmes (dont beaucoup en foulard islamique noir), fuient des escouades de policiers à moto ou de CRS fantassins ; les rues, qui bruissent de ‘’Wallah, wallah’’, sont jonchées de cintres, d’antivols, de bonbonnes de protoxyde d’azote, de bicyclettes, de chaussures, de bottines de femme. (…) Un couple de Blancs (rares durant cette scène) demande à un pillard cagoulé et serpentiforme de ne pas voler quelque chose (puis je les perds de vue) ; la dame, blanche, de soixante ans, revient seule, elle désobstrue les maigres barricades à la désapprobation (‘’Niquez-lui sa race’’) des pillards, et engage la discussion avec des Noirs à lunettes cagoulés de blanc ; un groupe de pillards arabes cache des manteaux sous la camionnette d’un Noir habillé en plombier et visiblement équipé de toutes sortes d’ustensiles de braquage et de contre-mesures de manifestation »[5]. Il ajoute : « aucun casseur d’extrême gauche ni de black blocks parmi eux [les pillards] », comme pour incriminer encore plus les noirs et les arabes.
Renaud Camus, qui a observé les événements place du Chatelet à Paris le 17 octobre, lui emboîte le pas[6] : « Ce n’étaient pas des manifestants, ni des émeutiers, ni des casseurs, mais précisément des pillards africains, leur but étant de s’emparer de marchandises et de prendre part à une razzia générale appelée « 17/10/26 » ; noirs aux deux tiers et arabes à un tiers environ, ce qui est une spécificité de Châtelet et ce qui correspond aux proportions des émeutes de Nahel ; la seule exception que j’ai vue en quatre heures de pillage a été trois semi-clochards opportunistes polonais qui ramassaient des paquets abandonnés au sol ». Il ajoute : « À ce train-là m’est avis que nous finirons par atteindre l’intensité de la Nuit de Cristal ou du 7-Octobre dans un nombre d’années très restreint ».
Au niveau international
Au niveau mondial, l’extrême droite s’est déchaînée. Trump déclare dès le 18 octobre : « La France brûle ! L’immigration de personnes issues d’un monde totalement différent, des individus qui portent la haine dans leur cœur, a brisé ce pays autrefois grand ». J. D. Vance, en rajoute une couche sur X : « Les libéraux occidentaux ont importé le tiers-monde en France et dans d’autres pays, au nom de la diversité et de la compassion. Ils ont fait fi des questions fondamentales relatives à l’assimilation et à la compatibilité. On les avait pourtant avertis que cela mènerait à une telle situation, mais ils n’ont pas écouté. »
En Europe, les différentes organisations d’extrême droite, mais aussi certains leaders « démocrates » s’en donnent à cœur joie. La cheffe du parti d’extrême droite allemand AfD, Alice Weidel, estime qu’il s’agit d’une « attaque de la civilisation occidentale par des foules de migrants et des agitateurs d’extrême gauche ». En Hongrie, Péter Magyar, présenté comme un démocrate depuis qu’il a chassé Viktor Orban du pouvoir, fait le lien direct entre « destruction insensée », « violence injustifiée » et la nécessité d’une « approche la plus stricte possible en matière de migration ». Le premier ministre polonais, Donald Tusk, lui aussi un grand démocrate, a de son côté clamé que la Pologne ne répéterait pas « les erreurs des autres États européens et qu’elle ne paiera pas pour celles-ci », faisant le lien avec l’immigration.
Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou estime pour sa part que la France a « cédé à l’invasion de l’islam extrémiste »[7].
En France
En France, l’extrême droite n’est pas en reste, avec des nuances. Eric Zemmour se signale par une vision raciste et ethnique des événements, qui s’expliquent selon lui par le Grand Remplacement. Il décrit les pilleurs comme « des hordes de barbares maghrébins et africains ». « Ce qui unit les émeutiers, c’est l’islam. (…) La razzia est un mode opératoire dans l’histoire de l’islam et elle est autorisée ». Selon lui, les images des émeutes constituent « le véritable visage du Grand Remplacement ».
Jordan Bardella, le 19 octobre sur CNews, dans La Grande Interview, présentée par Laurence Ferrari, met en cause l’immigration : « Une grande partie des pilleurs sont des gens issus de l’immigration, qui ne se sentent pas français et qui ne ratent jamais une occasion pour exprimer leur haine à l’égard de notre pays ». Il réclame une réponse sécuritaire et affirme qu’il faut « arrêter l’immigration ». Il attribue l’origine des événements à une incapacité d’assimilation des populations immigrées.
Marine Le Pen semble un peu en retrait mais ,certaines de ses déclarations sont parfaitement ambigües. Le 18 octobre, elle dénonce sur CNews « des décennies d’immigration anarchique dont chacun voit aujourd’hui les conséquences dans tous les domaines ».
Bruno Retailleau établit un lien entre pilleurs, immigrés et extrême gauche : « Il y a un lien entre une immigration massive qui crée des désordres sécuritaires et ce qui s’est passé ». Il fustige « une convergence entre l’extrême gauche, les racailles, les délinquants venus de banlieue ».
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En fin de compte, est-ce que tout cela doit nous surprendre ? L’extrême droite rabâche les mêmes discours, le pouvoir n’en finit pas de se déliter, le gouvernement n’apporte pas de réponse politique mais des réponses policières et administratives, l’abandon de territoires entiers et les difficultés de la vie quotidienne créent un sentiment d’abandon propice aux pillages… Il est urgent de proposer des solutions politiques si on souhaite empêcher l’arrivée du RN au pouvoir.
[1] Avec une exception à Limoges, semble-t-il.
[2] Pascale Pascariello, Marseille, le 17 octobre autopsie d’un désastre, Médiapart, 21 octobre 2026. Les décisions sont alors prises par le préfet de police, qui se signalera ensuite par une déclaration selon laquelle il y avait ce jour-là sur la ville de Marseille 30 000 casseurs…
[3] Interview de Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur de la Police contre la rue (Grasset, 2023), Libération, 18 octobre 2026.
[4] Communiqué du syndicat Un1té de la police nationale le 18 octobre.
[5] Site d’Eléments, Choses vues sur trente mètres d’une rue de Châtelet lors du pillage du 17 octobre, par Quentin Verwaerde, 20 octobre 2026.
[6] Sur Facebook.
[7] Toutes citations extraites de Manifestation du 17 octobre non, l’immigration n’a rien à voir là-dedans, de Nejma Brahim, Médiapart, 21 octobre 2026.








