La situation politique en France a connu ces dernières semaines un véritable tournant, ou plus exactement, une « polarisation », une « extrêmisation » des positions, de la part de l’extrême droite et de LFI. Divers événements ont joué le rôle de catalyseurs : les révélations de Médiapart sur l’antisémitisme de Jordan Bardella, les réactions suite aux manifestations du 17 octobre, les réactions suite à l’attentat de Trappes, le tout dans un contexte de démarrage de la campagne des présidentielles.
L’antisémitisme de Bardella et la mise à mal de la dédiabolisation
Les révélations de Médiapart sur l’antisémitisme de Bardella dans les années 2013-2015 ont mis à mal la dédiabolisation. Personne – ou presque – n’a cru les dénégations de l’intéressé. Même Alain Soral – qui a sans doute quelques comptes à régler – a non seulement confirmé les rencontres et entretiens qu’il a eus dans ces années-là « au Luxembourg » avec Jordan Bardella, mais aussi son antisémitisme de l’époque.
Cet antisémitisme, loin d’être une erreur de jeunesse ou cantonné aux errements de Jean-Marie Le Pen qui ont disparu avec la dédiabolisation, est dans l’ADN du RN. Voilà ce que déclare Marine Le Pen dans son discours lors du congrès d’Orléans le 25 octobre dernier : « Pour nous, l’homme est avant tout un être d’affection, un être attaché à une famille, à une ville ou à un village, à une région, à un pays, à une culture, à une langue. Vous le voyez, c’est le contraire de l’Homme déraciné et sans attache, entassé dans des métropoles-monde, qu’ont cherché à promouvoir les mondialistes, Emmanuel Macron ou l’Union Européenne ». Ces propos sont très précisément les arguments utilisés par les antisémites pour expliquer que les Juifs sont en dehors de la nation française, voire qu’ils constituent une sorte d’anti-France. Marine le Pen ne désigne par les Juifs, mais reprend à son compte les pires arguments de l’antisémitisme.
Et Julien Odoul, porte-parole du RN, en ajoute une couche, qui se réclame de Jacques Bainville, historien royaliste et antisémite, figure de proue de l’Action française, le 27 octobre sur BFM : «La priorité nationale, ce n’est pas du racisme. Et la nationalité, comme disait Jacques Bainville, la France, c’est une nation, c’est mieux qu’une race.» Son interlocuteur, Arthur Delaporte lui ayant fait remarquer que cette référence était difficile à assumer, il ajoute : «Si si, un grand patriote ». Un grand patriote qui a écrit, entre autres : « À sa seule impudeur le Juif se révèle étranger parmi nous ». Les masques tombent…
Les réactions de l’extrême droite à la suite des manifestations du 17 octobre
Les leaders d’extrême droite et de droite ont vu dans les pillages du 17 octobre le déferlement de jeunes immigrés de banlieue, quand il ne s’agit pas de « barbares ». Marine Le Pen le 18 octobre sur CNews dénonce « des décennies d’immigration anarchique dont chacun voit aujourd’hui les conséquences dans tous les domaines ». Au micro de CNews et d’Europe 1 le 19 octobre, Jordan Bardella, dépeint « des prédateurs de banlieues, des hordes déracinées de sauvages » ayant traversé « le périphérique » des grandes villes pour les piller. « Les barbares reviendront car ils ont vu que l’État était faible », a prévenu sur France Inter Bruno Retailleau, précisant qu’il s’agissait pour lui de personnes « décivilisées ».
La palme revient à un journaliste de la revue Eléments, qui observe depuis sa fenêtre : « Des groupes de pillards, principalement de jeunes Noirs, hommes et femmes (dont beaucoup en foulard islamique noir), fuient des escouades de policiers à moto ou de CRS fantassins ; les rues, qui bruissent de ‘’Wallah, wallah’’, sont jonchées de cintres, d’antivols, de bonbonnes de protoxyde d’azote, de bicyclettes, de chaussures, de bottines de femme. […] Un couple de Blancs (rares durant cette scène) demande à un pillard cagoulé et serpentiforme de ne pas voler quelque chose (puis je les perds de vue) ; la dame, blanche, de soixante ans, revient seule, elle désobstrue les maigres barricades à la désapprobation (« Niquez-lui sa race ») des pillards, et engage la discussion avec des Noirs à lunettes cagoulés de blanc ; un groupe de pillards arabes cache des manteaux sous la camionnette d’un Noir habillé en plombier et visiblement équipé de toutes sortes d’ustensiles de braquage et de contre-mesures de manifestation ».
Suite au 17 octobre, les appels à la répression ont été nombreux venant de l’extrême droite, mais aussi de la droite : mise en œuvre du principe casseurs / payeurs, appel à la dissolution des groupes d’ultra-gauche, interdictions de manifester…. Le Sénat a adopté dans la nuit du 27 au 28 octobre, un texte qui a été progressivement durci après le 17 octobre, qui met en œuvre le principe casseurs / payeurs : saisie des minima sociaux, punition collective des manifestants, parents rendus responsables de leurs enfants, interdictions de manifester, drones, vidéosurveillance algorithmique, censure et blocage en ligne. Jordan Bardella a également appelé à « dissoudre toutes les organisations d’ultragauche ».
En revanche aucune réaction de l’extrême droite à l’intervention musclée de milices fascistes contre les manifestants le 24 octobre.
Les réactions de l’extrême droite à la suite des attentats de Trappes et La Verrière
Suite à l’attentat raciste de Trappes, l’extrême droite s’est lâchée. Le RN, à travers ses différents responsables, tout en condamnant l’attentat qualifié de « raciste », n’a cessé de mettre en avant le contexte particulier de Trappes. « Trappes est une République islamique en miniature », assume, dès le 26 octobre sur BFM, Edwige Diaz, présidente du groupe RN au Sénat, reprenant le terme utilisé par Jordan Bardella en 2021. Ce qui revient à trouver des excuses à Kevin T., ou, pire, des justifications à son acte…
Une seconde palme est attribuée par nous à Sarah Knafo, qui a eu beaucoup de mal à qualifier l’attentat de Trappes de raciste et oppose les victimes blanches et catholiques aux victimes de Kevin T. Voilà le communiqué qu’elle publie sur X le soir même de l’attentat :

Et quand, le 28 octobre au matin sur France Info, les journalistes lui arrachent difficilement qu’il s’agit d’un attentat raciste, elle s’énerve et énumère pendant 1 minute 30 les victimes blanches et catholiques d’attentats. Dans la foulée, elle publie à nouveau sur X un texte qui ne mentionne toujours pas le caractère raciste de l’attentat, mais affirme cependant : « Cette France-là, conflictuelle, nous ne l’avons jamais voulue. Une France dans laquelle un ancien militant propalestinien, schizophrène et drogué, assassine un chrétien, c’est ce que nous combattons ». Ce que nous comprenons, c’est que la tuerie perpétrée par Kevin T. n’est pas raciste (ou si peu), mais que son tort a été de tuer un chrétien…
Attaques du RN contre les syndicats, les associations, les journalistes, les institutions
Cette « extrêmisation » s’étend bien au-delà des réactions aux manifestations du 17 octobre et aux attentats de Trappes et La Verrière.
On savait depuis longtemps que le RN au pouvoir voulait supprimer les subventions aux associations qui ne partagent pas ses positions, comme l’ont fait de nombreux maires RN élus en 2026. C’était d’ailleurs annoncé par le RN :

Mais un nouveau pas a été franchi. Sébastien Chenu, le 26 octobre sur France Inter, invité à rebondir sur les propos de Marine Le Pen selon laquelle «les subventions publiques […] ne doivent pas aller à des associations politisées», évoque les syndicats de salariés. Et notamment la CGT. «La CGT devrait compter sur elle-même et uniquement sur le fruit de ses cotisations si elle veut faire de la politique». […] Si vous faites de la politique, vous avez le droit d’en faire d’ailleurs, si vous manifestez, appelez à voter etc., ça veut dire que vous détournez l’argent public, l’argent de tous les Français». […] Ça fait longtemps que madame Binet ne défend plus l’intérêt des travailleurs, mais cherche à empêcher le Rassemblement national ». Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a de quoi s’inquiéter…
On mentionnera également les attaques contre les journalistes lors du congrès d’Orléans du RN : attaques verbales, mais aussi expulsion manu militari des journalistes de Médiapart ; sans compter les multiples attaques de toutes sortes contre des journalistes sur les réseaux sociaux (par exemple contre les journalistes de France Info ayant interviewé Sarah Knafo).
Le RN n’est pas en reste à l’égard des institutions de la République. Il demande (et n’obtient pas) une sanction contre Ferrand, le président du Conseil constitutionnel, qui n’a pas hésité à contredire Le Pen en affirmant publiquement que l’article 11 n’avait pas vocation à organiser la réforme de la constitution. Le RN attaque aussi le Conseil d’état, et même le gouverneur de la Banque de France !
La parole se libère également sur le « grand remplacement » et la « remigration ». Ainsi Marion Maréchal le 9 septembre dans la Grande Interview sur CNews et Europe 1 : « Je considère que l’un des sujets irréversibles qui s’avance, c’est celui de la démographie. C’est celui du grand remplacement de la population française, c’est celui de l’islamisation de notre société ». Et Eric Zemmour le 18 octobre sur CNews : « Il n’y aura pas de retour à la paix civile sans la remigration ». Il précise que cette politique implique le départ de personnes après déchéance de nationalité. Et de tels discours trouvent des échos dans le « bloc central » : le 9 septembre 2026 sur CNews, Aurore Bergé, ministre déléguée, chargée de la lutte contre les discriminations, refuse de qualifier la théorie complotiste du « grand remplacement » de raciste.
Une journée-débat autour de la « remigration », le 31 octobre a même été annoncée par le think tank Polémia, de Jean-Yves Le Gallou (ancien cadre du FN), à la Maison des Arts au Plessis-Robinson. De nombreux activistes et idéologues d’extrême droite y étaient attendus : Renaud Camus, Alice Cordier, membre du collectif Némésis, l’ancien sénateur (ex-RN) des Bouches-du-Rhône Stephane Ravier, l’influenceuse néerlandaise Eva Vlaardingerbroek, la députée allemande de l’AfD Lena Kotré ou l’ultranationaliste portugais Afonso Gonçalves. Cette journée vient d’être annulée par le préfet des Hauts-de-Seine.
En réaction à l’attentat de Trappes, LFI joue solo et nous ressert la Nouvelle France
Suite à l’attentat de Trappes, plusieurs manifestations ont dénoncé le racisme. Lundi 26 octobre, le PS, le PCF, les Ecologistes, les syndicats, SOS Racisme, la Ligue des Droits de l’Homme, ainsi que Raphaël Glucksmann, avaient donné rendez-vous place Stalingrad, à Paris. LFI a préféré une réunion publique, organisée par le maire insoumis de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), Aly Diouara. On peut s’étonner que LFI n’ait pas jugé bon de se joindre à une manifestation unitaire sur un tel sujet, surtout après les multiples déclarations de Jean-Luc Mélenchon appelant à la constitution d’un « Front antifasciste », par exemple le 1er mars à Perpignan : « Le front antifasciste doit rallier les Français de toutes origines, de toutes convictions ! ». Jean-Luc Mélenchon a cependant participé à une manifestation le 30 octobre à Trappes, à laquelle appelaient LFI, le PS, le PCF, la CGT…
Lors de la réunion de La Courneuve, Jean-Luc Mélenchon a déclaré : « Le racisme n’est pas un sentiment spontané dans le cœur d’un être humain. C’est une fabrication injectée de l’extérieur », fustigeant « l’islamophobie », la « négrophobie ». « Dans la “Nouvelle France, [le racisme] sera systématiquement pourchassé et puni par la déchéance des fonctions d’autorité par ceux qui, d’une manière ou d’une autre, auront signifié qu’ils en sont infectés ».
Quelques heures plus tôt, en soutien aux victimes du drame, Aly Diouara avait écrit quatre mots en majuscules sur X : « MUSULMAN, NOIR, FRANÇAIS, MAIRE ! ». Il déclare ensuiteavoir voulu mettre en avant « un assemblage d’identités ». « La France, c’est aussi toutes ces cultures ». Soit une vision identitaire de la société française, à rebours de la conception républicaine de la nation, qui ne connaît que des citoyens, quelles que soient leur origine, leur religion, leur couleur, et certainement pas « un assemblage d’identités ». Une telle est au fondement de la « Nouvelle France ». Certes, il y a une différence avec les positions du RN : LFI ne limite pas la nation à une identité, celle des Français de souche et de culture. Mais LFI et le RN ont en commun une vision identitaire, pour ne pas dire communautaire, de la nation.
Pour LFI, le racisme est « fabrication injectée de l’extérieur » et « fabriqué » ; on suppose que c’est par l’extrême droite, voire la droite ou le centre. En conséquence, LFI considère que ceux qui doivent être punis, ce ne sont pas ceux qui tiennent des propos racistes, voire qui passent à l’acte (comme Kevin T.), mais ceux qui, ayant des fonctions d’autorité, « auront signifié qu’ils en sont infectés » [par le racisme]. C’est en tout cas ce que nous comprenons.
Cette ligne est la même que celle de l’indigéniste Houria Bouteldja qui se refuse à participer à un front contre l’extrême droite, et à dénoncer le racisme de « Monsieur et Madame Dupont », sous le prétexte que le racisme serait « systémique » ou « structurel ». On remarque aussi que ce refus de l’unité démocratique contre le racisme d’extrême droite est largement alimenté par la théorie de « l’extrême droitisation » de LFI qui met sur le même plan la droite et les macroniens, d’une part, le RN et Zemmour, d’autre part. Une chose est de constater que les idées de l’extrême droite ont débordé sur la droite, le centre, (et selon nous une certaine « gauche ») : c’est le cas depuis plus de dix ans et c’est une des manifestations de la domination idéologique du RN. Autre chose est de construire, sur la base de la théorie fumeuse de l’extrême centre, un refus de l’unité démocratique contre l’extrémisme de droite, et, finalement, de s’abstenir de lutter effectivement contre le RN.
Conclusion
Les exemples sont multiples, qui montrent une radicalisation des positions du RN : libération de la parole raciste et antisémite, invocation du « grand remplacement » et de la « remigration », développement des conceptions identitaires de la nation, attaques contre les associations et les syndicats, attaques contre la liberté de la presse…Ces faits démontrent bien que la polarisation du côté de l’extrême droite s’accentue au RN.
Certains invoqueront les débuts d’une campagne électorale qui s’annonce dure et tendue. C’est un peu court… A notre avis, les récents événements ont surtout pour effet de faire sauter les doubles langages et les impostures, en particulier celle de la dédiabolisation. On pourrait, à cet égard, parler de « rediabolisation ».
La polarisation sectaire, caractéristique de LFI, qui se traduit par le refus d’un front uni contre l’extrême droite et tous les racismes, participe aussi à cette « extrêmisation » de la vie politique et de la campagne électorale.
Notre inquiétude est d’autant plus grande qu’il n’y a pas actuellement en face de l’extrême droite une force organisée, soucieuse de répliquer avec des analyses et arguments susceptibles de convaincre et de rassembler autour des valeurs de la République et de la démocratie.








